C’était l’époque où beaucoup de jeunes prêtres n’avaient à la bouche que le devenir et l’immanence, la transformation évolutive des expressions de la foi, la prismatisation de l’ineffable à travers les formules dogmatiques toujours provisoires et déficientes, les méfaits de toute connaissance abstraite, l’impuissance de la raison "conceptuelle" ou "notionnelle" à établir les vérités suprêmes d’ordre naturel, le caractère idolâtrique, superstitieux (et surtout suranné) du principe de contradiction. Une génération courageuse, intellectuellement désarmée, et qui sentait peser sur elle une catastrophe imminente, cherchait en hâte dans le pragmatisme un moyen de ressaisir tant bien que mal les réalités de vie dont une éduction attentive l’avait soigneusement privée. Elle n’apercevait de salut, et d’organe de vérité, que dans l’action. Le mépris de l’intelligence passait pour le commencement de la sagesse, et devenait axiomatique.
La philosophie bergsonienne, plus ou moins bien entendue, et qui seule paraissait dans ce désert d’intellectualité sous l’aspect d’une haute revendication métaphysique, semblait destinée à donner à ces dispositions "culturelles" la forme et le principe animateur qu’elles cherchaient. Un lien de plus en plus consistant nouait à la critique bergsonienne de l’intelligence une renaissance religieuse que l’anti-intellectualisme moderniste risquait de contaminer. C’est ce nœud qu’il fallait trancher.
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Info: Préface à la seconde édition de la Philosophie bergsonienne, p. XIV
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