Si vous me demandez, si je suis un Don Juan, ou la mort, je dois, bien qu’à contrecœur, me rendre à l’avis du patron, dit Havel, et il avala une bonne gorgée. Don juan était un conquérant. Et avec des majuscules, même. Un Grand Conquérant. Mais, je vous le demande, comment voulez-vous être un conquérant dans un territoire où personne ne vous résiste, où tout est possible et où tout est permis ? L’ère des Don Juan est révolue. L’actuel descendant de Don Juan ne conquiert plus, il ne fait que collectionner. Au personnage du grand conquérant a succédé le personnage du grand collectionneur, seulement le collectionneur n’a absolument plus rien en commun avec Don Juan. Don Juan était un personnage de tragédie. Il était marqué par la faute. Il pêchait gaiement et se moquait de Dieu. C’était un blasphémateur et il a fini en enfer.
Don Juan portait sur ses épaules un fardeau tragique dont le grand collectionneur n’a pas la moindre idée, car dans son univers toute pesanteur est sans poids. Les blocs de pierre se sont changés en duvet. Dans le monde du conquérant, un regard comptait ce que comptent, dans le monde du collectionneur, dix années de l’amour physique le plus assidu.
Don Juan était un maître, tandis que le collectionneur est un esclave. Don Juan transgressait effrontément les conventions et les lois. Le grand collectionneur ne fait qu’appliquer docilement, à la sueur de son front, la convention et la loi, car collectionner fait désormais partie des bonnes manières, et du bon ton, collectionner est presque considéré comme un devoir. Si je me sens coupable, c’est uniquement de ne pas prendre Elizabeth.
Années: 1929 - 2023
Epoque – Courant religieux: Récent et Libéralisme économique
Sexe: H
Profession et précisions: essayiste
Continent – Pays: Europe - France - Tchékoslovaquie