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métaphore paternelle

Questions qui représentent l’absence du père : est-ce qu’un œdipe peut se constituer de façon normale quand il n’y a pas de père, par exemple ? Ce sont des questions assurément qui sont en elles-mêmes très intéressantes, et je dirai plus, c’est par là que se sont introduits, en somme, les premiers paradoxes, ceux qui ont fait se poser les questions qui ont suivi. On s’est aperçu que ce n’était pas si simple, qu’un œdipe pouvait très bien se constituer même quand le père n’était pas là.

Au début même, on croyait toujours que c’était par quelque excès, si l’on peut dire, présence par excès du père, qu’étaient engendrés tous les drames au temps où l’image du père terrifique était considérée comme l’élément lésionnel. Dans la névrose, on s’est très vite aperçu que c’était encore plus grave quand il était trop gentil !

On a fait ces écoles avec lenteur, et c’est à l’intérieur de cela d’abord que je vous parle à peu près de la question où les choses en sont maintenant, et c’est à l’intérieur de cela que je vais essayer de remettre un peu d’ordre pour voir où sont les paradoxes.

Nous en sommes maintenant à l’autre bout, à nous interroger sur les "carences paternelles" : il y a ce qu’on appelle les pères faibles, les pères soumis, les pères matés, les pères châtrés par leur femme, enfin les pères infirmes, les pères aveugles, les pères bancroches, tout ce que vous voudrez. Il faudrait quand même essayer de s’apercevoir de ce qui se dégage d’une telle situation. Nous essayons de trouver des formules minimales qui nous permettent de progresser. D’abord la question de sa présence ou de son absence, je veux dire concrète.

Si nous nous plaçons justement au niveau où se placent ces recherches, c’est-à-dire au niveau de la réalité - c’est ce qu’on appelle l’environnement, en tant qu’élément d’environnement, si l’on peut dire - on peut dire qu’il est tout à fait possible, concevable, réalisé, touchable par l’expérience, qu’il soit là, même quand il n’est pas là. Ce qui déjà, devrait nous inciter à une certaine prudence concernant la fonction du père, dans le maniement du point de vue purement et simplement environnementaliste.

Des complexes d’Œdipe tout à fait normaux, normaux dans les deux sens :

– normaux en tant que normalisants, d’une part,

– et aussi normaux en tant qu’ils dénormalisent, je veux dire par leur effet névrosant, par exemple s’établissent d’une façon exactement homogène aux autres cas, même dans les cas où le père n’est pas là, je veux dire quand l’enfant a été laissé seul avec sa mère. Première chose qui doit attirer notre attention.

En ce qui concerne la carence, je voudrais simplement vous faire remarquer que quand le père est carent, dans la mesure où on parle de carence on ne sait jamais en quoi, parce que :

– si dans certains cas on dit qu’il est trop gentil, cela semblerait vouloir dire qu’il faut qu’il soit méchant !

– D’autre part, le fait que, manifestement, il puisse être trop méchant implique qu’il vaudrait peut–être mieux de temps en temps être gentil !

En fin de compte, depuis longtemps on a fait le tour de ce petit manège. On a entrevu le problème de sa carence non pas d’une façon directe, concernant directement le sujet, l’enfant dont il s’agit mais, comme c’était évident depuis le premier abord, c’est en tant que membre du trio fondamental, ternaire, de la famille, c’est-à-dire en tant que tenant sa place dans la famille, qu’on pouvait commencer à dire des choses un peu plus efficaces concernant la carence. Mais on n’est pas arrivé pour autant à les formuler mieux.

[…]

Je crois que cette question de la carence du père, nous allons y venir, nous y reviendrons, mais on entre ici dans un monde tellement mouvant qu’il faut essayer de faire la distinction qui nous permette de voir en quoi la recherche pèche. La recherche pèche, non pas à cause de ce qu’elle trouve, mais à cause de ce qu’elle cherche. Je crois que la faute d’orientation est celle-ci : c’est qu’on confond deux choses, qui ont un rapport mais qui ne se confondent pas, c’est le rapport au père en tant que normatif, avec le père en tant que normal.

Bien entendu, le père peut être dénormativant en tant que lui-même n’est pas normal, mais là, c’est rejeter la question au niveau de la structure névrotique, psychotique, du père. Donc, la question du père normal est une question, la question de sa position normale dans la famille en est une autre, et cette autre question ne se confond pas encore - c’est le troisième point que je vous avance, qui est important - ne se confond pas avec une définition exacte de son rôle normativant.

Parce que je vous dis ceci : parler de sa carence dans la famille, n’est pas parler de sa carence dans le complexe. Parce que, pour parler de sa carence dans le complexe, il faut introduire une autre dimension que la dimension réaliste, si je puis dire, celle qui est définie par le mode caractérologique, biographique ou autre, de sa présence dans la famille. Voilà la direction où nous allons faire le pas suivant.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 15 janvier 1958

[ exceptions à la règle théorique ] [ correction ] [ objections ] [ remise en question ] [ symbolique ]

 

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Ajouté à la BD par Coli Masson

discours scientifique

[…] le "Potlatch" est là pour nous témoigner que l’homme a pu déjà avoir, par rapport à cette destinée à l’endroit des biens, ce recul, cette perception, cette perspective possible, qui a pu lui faire lier le maintien, la discipline si l’on peut dire, de son désir, en tant qu’il est ce à quoi il a affaire dans son destin, à faire dépendre cette discipline de quelque chose qui se manifestait de façon positive, avouée, avérée comme liée à la destruction comme telle de ce qu’il en est des biens. […]

Et à propos de l’amour courtois précisément, à ce moment [au début du 12e siècle] nous voyons apparaître dans tel rite féodal, représenté par une sorte de fête, de réunion de barons quelque part du côté de Narbonne, une manifestation tout à fait analogue comportant l’énorme destruction, non seulement de biens immédiatement consommés sous forme de festin, mais de bêtes et de harnais détruits. Comme si, du seul fait que vienne au premier plan cette problématique du désir, quelque chose comme un corrélatif nécessaire apparaissait dans le besoin de ces destructions qu’on appelle destructions de prestige, pour autant qu’en effet elles se manifestent comme telles.

C’est-à-dire que ces façons gratuites sont effectuées par des sujets face à face, s’affrontant, et représentant ceux qui, dans la collectivité, se manifestent alors comme les sujets "élus", et c’est ce qui donne son sens à la cérémonie : face à face, les seigneurs et ceux qui dans cette cérémonie s’affirment comme tels, se défient, rivalisent à qui se montrera capable de détruire le plus de ces biens.

Tel est l’autre pôle, le seul que nous ayons parmi les exemples de la manifestation d’une certaine maîtrise, d’une certaine conscience dans le rapport de l’homme à ses biens, le seul exemple que nous ayons de quelque chose qui, dans cet ordre : – se passe consciemment, – se passe d’une façon maîtrisée, – se passe, en d’autres termes, d’une façon différente de ce que causent et déterminent les immenses destructions auxquelles vous tous - puisque nous sommes, à quelques années près, des générations pas tellement distantes - vous avez déjà pu assister, de consommation de biens, de destructions immenses.

Ces modes qui nous apparaissent comme quelques inexplicables accidents, retours de sauvagerie, alors qu’il s’agit bien plutôt de quelque chose d’aussi nécessairement lié que possible à ce qui est pour nous l’avance de notre discours. […]

Pour nous, pour ce discours de la communauté, ce discours du bien général, nous avons affaire aux effets d’un discours de la science, où se montre, pour la première fois dévoilée, une question qui est proprement la nôtre. C’est à savoir ce que veut dire ce qui s’y manifeste de la puissance du signifiant comme tel. […]

En quoi ? En ceci, c’est que le discours issu des mathématiques est un discours qui - par structure, par définition - n’oublie rien. À la différence du discours de cette mémorisation première, celle qui se poursuit au fond de nous, à notre insu, du discours mémorial de l’inconscient, dont le centre est absent, dont la place et l’organisation sont situées par le "il ne savait pas", qui est proprement le signe de cette omission fondamentale où le sujet vient se situer.

Et l’Homme, à un moment, a appris à se servir, à lancer, à faire circuler, dans le réel et dans le monde, ce discours des mathématiques qui, lui, ne saurait procéder, à moins que rien ne soit oublié. Quand seulement une petite chaîne signifiante commence à fonctionner sur ce principe, il semble bien que les choses se poursuivent tout comme si elles fonctionnaient toutes seules, puisque aussi bien là nous en sommes à ceci : c’est à pouvoir nous demander si ce discours de la physique, ce discours engendré par la toute-puissance du signifiant - ce discours de la physique va confiner à l’intégration de la Nature ou à sa désintégration.

Tel est ce qui pour nous, complique et singulièrement - encore que sans doute ce ne soit qu’une de ses phases - le problème de notre désir. Disons que, pour celui qui vous parle, c’est là à proprement parler que se situe la révélation du caractère décisivement original de la place où se situe le désir humain comme tel, dans ce rapport de l’homme au signifiant, et dans le fait de savoir si, ce rapport, il doit ou non le détruire.

[…] c’est à savoir que c’est là que se tend la question du sens de la pulsion de mort. C’est très exactement en tant que cette pulsion est liée à l’histoire que se pose le problème. C’est une question "ici et maintenant", et non pas ici une question "ad aeternum". C’est en fonction de cela que le mouvement du désir est en train de passer la ligne d’une sorte de dévoilement, que l’avènement de la notion freudienne de la pulsion de mort a son sens pour nous.

En disant ceci donc, nous ne savons rien, sinon qu’il y a la question et qu’elle se pose en ces termes, celle du rapport de l’être humain vivant avec le signifiant comme tel, avec le signifiant en tant qu’au niveau du signifiant peut être pour lui remise en question tout cycle possible de l’étant, y étant compris le mouvement de perte et le retour de la vie elle-même.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 18 mai 1960

[ sacrifice ] [ régulation ] [ historique ] [ modernité-tradition ] [ définition ]

 

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Ajouté à la BD par Coli Masson

altérité

La subjectivité, c’est pour l’analyste, pour celui qui procède par la voie d’un certain "dialogue", ce qu’il doit faire entrer en ligne de compte dans ses calculs quand il a affaire à cet Autre qui peut faire entrer dans les siens sa propre erreur, et non chercher à la provoquer comme telle. Voilà une formule que je vous propose, et qui est assurément quelque chose de sensible. La moindre référence à la partie d’échecs, ou même au jeu de pair et impair, suffit à l’assurer.

Disons qu’à en poser ainsi les termes, la subjectivité émerge ou semble émerger - j’ai déjà souligné tout cela ailleurs, il n’est pas utile que je le reprenne ici - à l’état duel, c’est-à-dire dès qu’il y a lutte, ou camouflage dans la lutte ou la parade. Néanmoins, assurément encore nous semblions en voir ici jouer en quelque sorte le reflet. J’ai illustré ceci par des termes, que je n’ai pas besoin de reprendre, je pense, de l’approche et des phénomènes d’érection fascinatoire dans la lutte inter-animale, voire de la parade inter-sexuelle.

Nous y voyons assurément une sorte de coaptation naturelle, dont précisément, ce caractère de réciproque approche, d’une conduite qui doit converger dans l’étreinte, donc au niveau moteur, au niveau qu’on appelle "behaviouriste", dans cet aspect tout à fait frappant de cet animal qui semble exécuter une danse.

C’est bien ce qui laisse aussi quelque chose d’ambigu à la notion d’intersubjectivité dans ce cas. La fascination réciproque peut être conçue comme simplement soumise à la régulation d’un cycle isolable dans le processus instinctuel, ce qui après le stade appétitif permet d’achever la consommation de la fin instinctuelle qui est à proprement parler recherchée. Nous pouvons le réduire à un mécanisme inné, à un mécanisme de relais inné qui, sans le problème de la fonction de cette captation imaginaire, finit par se réduire dans l’obscurité générale de toute la téléologie vivante, et qui - après être un instant surgi de l’opposition si l’on peut dire des deux sujets - peut, à un effort d’objectivation, de nouveau s’évanouir, s’effacer.

Il en est tout autrement dès que nous introduisons dans le problème les résistances quelconques, sous une forme quelconque, d’une chaîne signifiante. La chaîne signifiante comme telle introduit en ceci une hétérogénéité essentielle, entendez ἑτερογενής, avec l’accent mis sur le ἕτερος [hétéros] qui signifie "inspiré" en grec, et dont en latin l’acception propre est celle du "reste", du "résidu". Il y a un reste dès que nous faisons entrer en jeu le signifiant, dès que c’est par l’intermédiaire d’une chaîne signifiante que l’un à l’autre s’adressent et se rapportent.

Une subjectivité d’un autre ordre s’instaure qui se réfère au lieu de la vérité comme telle, et qui rend ma conduite non plus leurrante mais provocatrice, avec ce A qui y est inclus, c’est-à-dire ce A qui même pour le mensonge, doit faire appel à la vérité et qui peut faire de la vérité elle-même quelque chose qui ne semble pas être du registre de la vérité.

Souvenez-vous de cet exemple :

"Pourquoi me dis-tu que tu vas à Cracovie quand tu vas vraiment à Cracovie ?"

Ceci peut faire de la vérité elle-même le besoin du mensonge, qui bien plus loin encore fait dépendre la qualification de ma bonne foi au moment où j’abats les cartes, c’est-à-dire qui me met sous la coupe de l’appréciation de l’Autre, pour autant qu’il pense surprendre mon jeu alors que précisément je suis en train de le lui montrer, et qui soumet la discrimination de la bravade et de la tromperie à la merci de la mauvaise foi de l’Autre. Ces dimensions essentielles sont de simples expériences de l’expérience quotidienne.

Mais, encore qu’elles soient tissées dans notre expérience quotidienne, nous n’en sommes pas moins portés à les élider, à les éluder, et pourquoi ? Pour la raison que tant que l’expérience analytique et la position freudienne ne nous auront pas montré cette hétéro-dimension du signifiant jouer à elle toute seule, tant que nous ne l’aurons pas touchée, réalisée, cette hétéro-dimension, nous pourrons "croire", et nous ne manquerons pas de "croire", et toute la pensée freudienne est imprégnée de cette croyance fondée sur quelque chose qui marque l’hétérogénéité de la fonction signifiante, à savoir ce caractère radical de la relation du sujet à l’Autre en tant qu’il parle.

Elle a été masquée jusqu’à FREUD par le fait que nous tenons pour admis en quelque sorte que le sujet parle, si l’on peut dire, selon sa conscience, bonne ou mauvaise, ce qui veut dire que nous pensons que le sujet ne parle jamais sans une certaine intention de signification.

L’intention est derrière son mensonge ou sa sincérité, peu importe, mais cette intention est dérisoire, c’est-à-dire que si elle est tenue pour échouée, je veux dire qu’en croyant me la dire le sujet dit la vérité, ou qu’il se leurre, même dans son effort vers l’aveu, il n’en reste pas moins que l’intention était jusqu’à présent confondue dans cette occasion avec la dimension de la conscience, parce qu’elle nous semblait, cette conscience, inhérente à ce que le sujet avait à dire en tant que signification. Le moins que jusqu’ici on ait tenu pour affirmable, c’est que le sujet avait à dire toujours une signification, et de ce fait la dimension de la conscience lui paraissait inhérente.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 11 décembre 1957

[ définition ] [ psychanalyse ] [ image ] [ symbolique ] [ parole ] [ étymologie ] [ grand autre ] [ origine ] [ corrélation ]

 
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stratège

Cette vie [d’Alcibiade] nous est décrite par PLUTARQUE dans ce que j’appellerai l’atmosphère alexandrine, c’est à savoir d’un drôle de moment de l’histoire, où tout des personnages semble passer à l’état d’une sorte d’ombre. Je parle de l’accent moral de ce qui nous vient de cette époque qui participe d’une sorte de sortie des ombres, une sorte de νέκυια [nékuia = évocation des morts qui permet de connaître son futur] comme on dit dans l’Odyssée.

[…] cet ALCIBIADE qui d’autre part est une sorte de pré-ALEXANDRE, personnage dont sans aucun doute les aventures de politique sont toutes marquées du signe du défi, de l’extraordinaire tour de force, de l’incapacité de se situer ni de s’arrêter nulle part, et partout où il passe renversant la situation et faisant passer la victoire d’un camp à l’autre partout où il se promène, mais partout pourchassé, exilé, et - il faut bien le dire - en raison de ses méfaits.

Il semble que si Athènes a perdu la guerre du Péloponnèse, c’est pour autant qu’elle a éprouvé le besoin de rappeler ALCIBIADE en plein cours des hostilités pour lui faire rendre compte d’une obscure histoire, celle dite de "la mutilation des Hermès", qui nous parait aussi inexplicable que farfelue avec le recul du temps, mais qui comportait sûrement dans son fond un caractère de profanation, à proprement parler d’injure aux dieux.

Nous ne pouvons pas non plus absolument tenir la mémoire d’ALCIBIADE et de ses compagnons pour quitte. Je veux dire que ce n’est sans doute pas sans raisons que le peuple d’Athènes lui en a demandé compte. Dans cette sorte de pratique, évocatrice par analogie, de je ne sais quelle messe noire, nous ne pouvons pas ne pas voir sur quel fond d’insurrection, de subversion par rapport aux lois de la cité, surgît un personnage comme celui d’ALCIBIADE.

Un fond de rupture, de mépris des formes et des traditions, des lois, sans doute de la religion même. C’est bien là ce qu’un personnage traîne après lui d’inquiétant. Il ne traîne pas moins une séduction très singulière partout où il passe. Et après cette requête du peuple athénien, il passe ni plus ni moins à l’ennemi, à Sparte, à cette Sparte d’ailleurs dont il [Alcibiade] n’est pas pour rien qu’elle soit l’ennemie d’Athènes, puisque préalablement, il a tout fait pour faire échouer en somme, les négociations de concorde.

Voilà qu’il passe à Sparte et ne trouve tout de suite rien de mieux, de plus digne de sa mémoire, que de faire un enfant à la reine, au vu et au su de tous. Il se trouve qu’on sait fort bien que le roi AGIS ne couche pas depuis dix mois avec sa femme pour des raisons que je vous passe. Elle a un enfant, et aussi bien ALCIBIADE dira : "au reste, ce n’est pas par plaisir que j’ai fait ça, c’est parce qu’il m’a semblé digne de moi d’assurer un trône à ma descendance, d’honorer par là le trône de Sparte de quelqu’un de ma race". Ces sortes de choses, on le conçoit, peuvent captiver un certain temps, elles se pardonnent mal. Et bien sûr vous savez qu’ALCIBIADE, après avoir apporté ce présent et quelques idées ingénieuses à la conduite des hostilités, va porter ses quartiers ailleurs.

Il ne manque pas de le faire dans le troisième camp, dans le camp des Perses, dans celui qui représente le pouvoir du roi de Perse en Asie Mineure, à savoir TISSAPHERNE qui - nous dit PLUTARQUE - n’aime guère les Grecs. Il les déteste à proprement parler, mais il est séduit par ALCIBIADE. C’est à partir de là qu’ALCIBIADE va s’employer à retrouver la fortune d’Athènes.

Il le fait à travers des conditions dont l’histoire bien sûr, est également fort surprenante puisqu’il semble que ce soit vraiment au milieu d’une sorte de réseau d’agents doubles, d’une trahison permanente : tout ce qu’il donne comme avertissements aux Athéniens est immédiatement à travers un circuit rapporté à Sparte et aux Perses eux-mêmes qui le font savoir à celui nommément de la flotte athénienne qui a passé le renseignement, de sorte qu’à la fois il se trouve à son tour savoir, être informé, qu’on sait parfaitement en haut lieu qu’il a trahi. Ces personnages se débrouillent chacun comme ils peuvent.

Il est certain qu’au milieu de tout cela ALCIBIADE redresse la fortune d’Athènes. À la suite de cela, sans que nous puissions être absolument sûrs des détails, selon la façon dont les historiens antiques le rapportent, il ne faut pas s’étonner si ALCIBIADE revient à Athènes avec ce que nous pourrions appeler les marques d’un triomphe hors de tous les usages, qui - malgré la joie du peuple athénien - va être le commencement d’un retour de l’opinion. Nous nous trouvons en présence de quelqu’un qui ne peut manquer à chaque instant de provoquer ce qu’on peut appeler l’opinion.

Sa mort est une chose bien étrange elle aussi. Les obscurités planent sur qui en est le responsable. Ce qui est certain c’est qu’il semble, qu’après une suite de renversements de sa fortune, de retournements, tous plus étonnants les uns que les autres - mais il semble qu’en tout cas, quelles que soient les difficultés où il se mette, il ne puisse jamais être abattu - une sorte d’immense concours de haines va aboutir à en finir avec ALCIBIADE par des procédés qui sont ceux dont la légende, le mythe, disent qu’il faut user avec le scorpion : on l’entoure d’un cercle de feu dont il s’échappe et c’est de loin à coups de javelines et de flèches qu’il faut l’abattre.

Telle est la carrière singulière d’ALCIBIADE.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 23 novembre 1960

[ Grèce antique ] [ aventures ] [ historique ] [ résumé ]

 

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étymologie

Il n’a pas manqué bien entendu de m’être fourni dans mon entourage proche, par quelqu’un qui, en proie à une traduction, avait eu à chercher dans le dictionnaire le sens du mot "atterré", et qui était demeuré surpris à la pensée qu’il n’avait jamais bien compris le sens du mot "atterré", en s’apercevant que contrairement à ce que cette personne croyait, "atterré" n’a pas originairement et dans beaucoup de ses emplois, le sens de frappé de terreur, mais de mis à terre.

Dans BOSSUET, "atterré" veut littéralement dire "mettre à terre", et dans d’autres textes un tout petit peu postérieurs, nous voyons se préciser cette espèce de poids de terreur. Quant à nous, nous dirons incontestablement que les puristes contaminent, dévient, le sens du mot "atterré".

Il n’en reste pas moins qu’ici les puristes ont tout à fait tort, il n’y a aucune espèce de contamination, et même si tout d’un coup après vous avoir rappelé ce sens du mot étymologique, du mot "atterré", certains d’entre vous peuvent avoir l’illusion qu’"atterrer" ce n’est évidemment pas autre chose que tourner vers la terre, que faire toucher terre, ou que mettre aussi bas que terre, consterner en d’autres termes, il n’en reste pas moins que l’usage courant du mot implique cet arrière plan de terreur.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que si nous partons de quelque chose qui a un certain rapport avec le sens originaire par pure convention - parce qu’il n’y a pas d’origine nulle part du mot "atterré" - mais que ce soit le mot "abattu", pour autant qu’il évoque en effet ce que le mot "atterré" - dans ce sens prétendu pur - pourrait nous évoquer.

Le mot "atterré" qui lui est substitué d’abord comme une métaphore qui n’a pas l’air d’en être une, parce que nous partons de cette hypothèse qu’originairement ils veulent dire la même chose : jeter à terre ou contre terre, c’est bien là ce que je vous prie de remarquer, c’est que ce n’est pas pour autant qu’"atterré" change en quoi que ce soit le sens d’"abattu", qu’il va être fécond, générateur d’un nouveau sens, à savoir ce que veut dire quelqu’un d’"atterré".

En effet, c’est un nouveau sens, c’est une nuance, ce n’est pas la même chose qu’"abattu" et, si impliquant de terreur que ce soit, ce n’est pas non plus "terrorisé", c’est quelque chose de nouveau, de cette nuance nouvelle de terreur que cela introduit dans le sens psychologique et déjà métaphorique qu’à le mot "abattu", parce que psychologiquement nous ne sommes ni "atterrés" ni "abattus", il y a quelque chose que nous ne pouvons pas dire tant qu’il n’y a pas de mots, et ces mots procèdent d’une métaphore, à savoir ce qui se passe quand un arbre est abattu, ou quand un lutteur est mis à terre, "atterré", deuxième métaphore.

Mais remarquez que ce n’est pas du tout parce qu’originairement - c’est cela qui est l’intérêt de la chose - que le "ter" qui est dans atterré veut dire terreur, que la terreur est introduite, qu’en d’autres termes la métaphore n’est pas une injection de sens comme si c’était possible, comme si les sens étaient quelque part, où que ce soit, dans un réservoir.

Le mot "atterré" n’apporte pas le sens en tant qu’il a une signification, mais en tant que signifiant, c’est-à-dire qu’ayant le phonème "ter", il a le même phonème qui est dans "terreur", c’est par la voie signifiante, c’est par la voie de l’équivoque, c’est par la voie de l’homonymie, c’est-à-dire de la chose la plus non-sens qui soit, qu’il vient engendrer cette nuance de sens, qu’il va introduire, qu’il va injecter dans le sens déjà métaphorique de "abattu", cette nuance de terreur.

En d’autres termes, c’est dans le rapport S/S’, c’est-à-dire d’un signifiant à un signifiant, que va s’engendrer un certain rapport S/s, c’est à dire signifiant sur signifié.

Mais la distinction des deux est essentielle : c’est dans le rapport de signifiant à signifiant, dans quelque chose qui lie le signifiant d’ici au signifiant qui est là, c’est-à-dire dans quelque chose qui est le rapport purement signifiant, c’est-à-dire homonymique de "terre" et de "terreur", ..que va pouvoir s’exercer l’action qui est l’engendrement de signification, à savoir nuancement par la terreur de ce qui déjà existait comme sens sur une base déjà métaphorique.

[…] dans toute la mesure où s’affirme, où se constitue la nuance de signification "atterré", cette nuance, remarquez–le, implique une certaine domination et un certain apprivoisement de la terreur. Cette terreur là est non seulement nommée, mais elle est tout de même atténuée, et c’est ce qui permet de conserver d’ailleurs, pour que vous continuiez à la maintenir dans votre esprit, l’ambiguïté du mot "atterré".

Après tout, vous vous dites qu’"atterré" a en effet bien rapport avec la terre, que la terreur n’y est pas complète, que l’abattement au sens où il est pour vous sans ambiguïté, garde sa valeur prévalente, que ce n’est qu’une nuance, que pour tout dire la terreur est dans une demi-ombre à cette occasion. En d’autres termes, c’est dans toute la mesure où la terreur n’est pas remarquée en face, est prise par le biais intermédiaire de la dépression, que ce qui se passe est complètement oublié jusqu’au moment où, je vous l’ai rappelé, le modèle est tout à fait, lui, en tant que tel, hors du circuit. Autrement dit, dans tout la mesure où la nuance "atterré" s’est établie dans l’usage où elle est devenue sens et usage de sens, le signifiant lui est présentifié, disons le mot : le signifiant est refoulé à proprement parler.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 13 novembre 1957

[ connotation ] [ définition ] [ néologisme ] [ mécanisme ] [ refoulement ] [ inconscient ]

 
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ethnologie

Quelqu’un de connu - notre ami Henri EY - a retenu son regard sur ce sujet des perversions animales, qui vont plus loin après tout que tout ce que l’imagination humaine a pu inventer. Je crois qu’il en a fait même dans l’Évolution psychiatrique un numéro.

Pris sous ce registre, ne nous voilà-t-il pas ramenés à la vue aristotélicienne d’une sorte de champ externe au champ humain du fondement du désir pervers ? C’est là que je vous arrêterai un instant en vous priant de considérer ce que nous faisons quand nous nous arrêtons à ce fantasme de "la perversion naturelle". Je ne méconnais pas, en vous priant de me suivre sur ce terrain, ce que peut paraître avoir de pointilleux, de spéculatif une telle réflexion, mais je crois qu’elle est nécessaire pour décanter ce qu’il y a à la fois de fondé et d’infondé dans cette référence.

Et aussi bien, par là allons-nous - vous allez le voir tout de suite - nous trouver rejoindre ce que je désigne comme fondamental dans la subjectivation, comme moment essentiel de toute instauration de la dialectique du désir.

Subjectiver la mante religieuse en cette occasion, c’est lui supposer - ce qui n’a rien d’excessif - une jouissance sexuelle.

Et après tout nous n’en savons rien, la mante religieuse est peut-être, comme DESCARTES n’hésiterait pas à dire, une pure et simple machine - "machine" : dans son langage à lui - qui suppose justement l’élimination de toute subjectivité. Nous n’avons nul besoin, quant à nous, de nous tenir à ces positions minimales : nous lui accordons cette jouissance. Mais cette jouissance - c’est là le pas suivant - est-elle jouissance de quelque chose en tant qu’elle le détruit ? Car c’est seulement à partir de là qu’elle peut nous indiquer les intentions de la nature.

[…]

Il n’est pas douteux que, pas seulement dans ce qui nous fascine nous, mais dans ce qui fascine le mâle de la mante religieuse, il y a cette érection d’une forme fascinante, ce déploiement, cette attitude d’où pour nous elle tire son nom : "la mante religieuse", c’est singulièrement de cette position - non sans doute sans prêter pour nous à je ne sais quel retour vacillant - qui se présente à nos yeux comme celle de la prière. Nous constatons que c’est devant ce fantasme, ce fantasme incarné, que le mâle cède, qu’il est pris, appelé, aspiré, captivé dans l’étreinte qui sera pour lui mortelle. Il est clair que l’image de "l’autre imaginaire" comme tel est là présente dans le phénomène, qu’il n’est pas excessif de supposer que quelque chose se révèle là de cette image de l’autre.

Mais est-ce pour autant dire qu’il y a là déjà quelque préfigure, une sorte de calque inversé de ce qui se présenterait donc chez l’homme comme une sorte de reste, de séquelle, d’une définie possibilité des variations du jeu des tendances naturelles ? Et si nous devons accorder quelque valeur à cet exemple, monstrueux à proprement parler, nous ne pouvons tout de même pas faire autrement que remarquer que la différence avec ce qui se présente dans la fantasmatique humaine - celle où nous pouvons partir avec certitude du sujet, là où seulement nous en sommes assurés, à savoir en tant qu’il est le support de la chaîne signifiante - nous n’y pouvons donc pas ne pas remarquer que dans ce que nous présente la nature il y a, de l’acte à son excès, à ce qui le déborde et l’accompagne, à ce surplus dévorateur qui le signale pour nous comme exemple d’une autre structure instinctuelle, qu’il y a là synchronie : c’est que c’est au moment de l’acte que s’exerce ce complément pour nous exemplifiant la forme paradoxale de l’instinct.

Dès lors, est-ce qu’ici ne se dessine pas une limite qui nous permet de définir strictement en quoi ce qui est exemplifié nous sert, mais ne nous sert qu’à nous donner la forme de ce que nous voulons dire quand nous parlons d’un désir. Si nous parlons de la jouissance de cet autre qu’est la mante religieuse, si elle nous intéresse en cette occasion, c’est que, ou bien elle jouit là où est l’organe du mâle, et aussi elle jouit ailleurs, mais où qu’elle jouisse - ce dont nous ne saurons jamais rien, peu importe - qu’elle jouisse ailleurs ne prend son sens que du fait qu’elle jouisse - ou ne jouisse pas, peu importe - . Qu’elle jouisse où ça lui chante, ceci n’a de sens, dans la valeur que prend cette image, que du rapport à un "là" d’un jouir virtuel.

Mais en fin de compte dans la synchronie - de quoi que ce soit qu’il s’agisse - ce ne sera jamais après tout, même détournée, qu’une jouissance copulatoire. […]

Cette préférence de la jouissance à toute référence à l’autre se découvre comme la dimension de polarité essentielle de la nature. Il n’est que trop visible que ce sens moral, c’est nous qui l’apportons, mais que nous l’apportons dans la mesure où nous découvrons le sens du désir comme ce rapport à quelque chose qui, dans l’autre, choisit cet objet partiel.

Faisons ici encore un peu plus attention. Cet exemple est-il pleinement valable pour nous illustrer cette préférence de la partie par rapport au tout, jugement illustrable dans la valeur érotique de cette extrémité mamelonnaire dont je parlais tout à l’heure ? Je n’en suis pas si sûr, pour autant que c’est moins, dans cette image de la mante religieuse, la partie qui serait préférée au tout - de la façon la plus horrible, nous permettant déjà de court-circuiter la fonction de la métonymie - que plutôt le tout qui est préféré à la partie.

N’omettons pas en effet que, même dans une structure animale aussi éloignée de nous en apparence que l’est celle de l’insecte, la valeur de concentration, de réflexion, de totalité, représentée quelque part dans l’extrémité céphalique, assurément fonctionne, et qu’en tout cas, dans le fantasme, dans l’image qui nous attache, joue avec son accentuation particulière, cette acéphalisation du partenaire telle qu’elle nous est présentée ici.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 22 mars 1961

[ psychanalyse ] [ animaux-par-hommes ] [ diachronie ] [ temporalité ] [ différence ] [ grand Autre ] [ objet a ]

 

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witz

Il est tout à fait frappant que pour s’introduire à l’analyse du comique il [Freud] mette au premier plan, comme étant ce qui dans le comique est le plus proche du mot d’esprit, avec la sûreté de l’orientation et de touche qui est celle de FREUD, ce qui est le plus proche du mot d’esprit et qu’il nous présente comme tel, c’est très précisément ce qui au premier abord pourrait paraître le plus éloigné du spirituel, c’est justement le naïf.

Le naïf, nous dit-il, est réalisé par quelque chose qui est fondé sur l’ignorance, et tout naturellement il en donne des exemples empruntés aux enfants : la scène - que je vous ai, je crois, déjà évoqué ici - des enfants qui, à l’usage des adultes, ont monté toute une petite historiette fort jolie, et qui consiste en ce qu’un couple se sépare, le mari allant chercher fortune, et revenant au bout de quelques années, ayant réussi en effet à trouver la richesse, mais que la femme accueille en lui disant :

"Tu vois, je me suis conduite magnifiquement, moi non plus je n’ai pas perdu mon temps pendant ton absence."

Et elle ouvre le rideau sur une rangée de dix poupées. C’est toujours une petite scène de marionnettes. Mais naturellement les enfants sont étonnés, peut-être simplement surpris - ils en savent peut-être plus long qu’on ne croit dans l’occasion - mais en tout cas ils sont surpris par le rire qui éclate chez les adultes qui sont venus assister à cette petite scène.

Voilà le type de la drôlerie, ou de la bonne histoire, ou du mot d’esprit "naïf" tel que FREUD nous le présente. […]

À la vérité, encore que bien entendu cette référence à l’enfant ne soit pas hors de saison, le trait, nous ne dirons même pas de l’ignorance, de ce quelque chose que FREUD définit très spécialement en ceci, qui en fait le caractère facilement supplétif dans le mécanisme du mot d’esprit, qui tient à ce qu’en somme : "il y a quelque chose - dit-il - qui nous plaît là-dedans" et qui est précisément ce qui joue le même rôle que ce que j’ai appelé tout à l’heure "fascination" ou "captivation métonymique", c’est que nous sentons chez celui qui parle, et dont il s’agit, qu’il n’y a pas du tout d’inhibition.

Et c’est cela, cette absence d’inhibition chez l’autre, qui nous permet à nous de faire passer chez l’autre, chez celui à qui nous le racontons et qui est déjà lui-même fasciné par cette absence d’inhibition, de faire passer l’essentiel du mot d’esprit, à savoir cet au-delà qu’il évoque, et qui ici, chez l’enfant, dans les cas que nous venons d’évoquer, ne consiste pas essentiellement dans leur drôlerie, mais dans l’évocation de ce temps de l’enfance où le rapport au langage est quelque chose de si proche qu’il nous évoque par là directement ce rapport du langage au désir qui est ce qui, dans le mot d’esprit, en constitue la satisfaction propre.

Nous allons prendre un autre exemple emprunté à l’adulte, et je crois déjà l’avoir cité à un moment donné. Un de mes patients qui ne se distinguait pas par ce qu’on appelle d’ordinaire des circonvolutions très poussées et qui racontant une de ces histoires un peu tristes, comme il lui en arrivait assez souvent, expliquait qu’il avait donné rendez-vous à une petite femme rencontrée dans ses pérégrinations, et que ladite femme lui avait tout simplement, comme cela lui arrivait souvent, posé ce qu’on appelle "un lapin". Il concluait son histoire en disant :

"J’ai bien compris, une fois de plus, que c’était là une femme de non-recevoir."

Il ne faisait pas un mot d’esprit, il disait quelque chose de fort innocent, qui pourtant a bien son caractère piquant, et satisfait chez nous quelque chose qui va bien au-delà de l’appréhension comique du personnage dans sa déception, qui à l’occasion si elle évoque chez nous - et c’est tout à fait douteux - un sentiment de supériorité, assurément est bien inférieure dans cette note. Puisque dans cette note je fais allusion à un des mécanismes qu’on a souvent promu, mis en avant, prétendument du mécanisme du comique, c’est à savoir celui qui consiste à nous sentir supérieur à l’autre.

Ceci est tout à fait critiquable, rien n’étant - encore que ce soit un fort grand esprit qui ait essayé d’ébaucher le mécanisme comique dans ce sens, à savoir LIPPS - il est tout à fait réfutable que ce soit là le plaisir essentiel du comique. S’il y a quelqu’un dans l’occasion qui garde toute sa supériorité, c’est bien notre personnage, qui trouve dans cette occasion matière à motiver une déception qui est tout à fait bien loin d’entamer une confiance en lui-même, inébranlable. Si quelque supériorité donc, s’ébauche à propos de cette histoire, c’est bien plutôt une sorte de leurre, c’est-à-dire que pour un temps tout vous engageait un instant dans ce mirage que constitue la façon dont vous vous le posez lui-même, ou dont vous vous posez celui qui raconte l’histoire, par rapport au texte du désir ou de la déception, mais ce qui se passe va bien au-delà.

C’est que justement, derrière ce terme de "femme de non-recevoir", ce qui se dessine, c’est le caractère fondamentalement décevant en lui-même de toute approche, bien au-delà du fait que telle ou telle approche particulière soit satisfaite. En d’autres termes ce qui nous amuse aussi là, c’est la satisfaction que trouve le sujet qui a laissé échapper ce mot innocent dans sa déception, à savoir qu’il la trouve suffisamment expliquée par une locution qu’il croit être la locution reçue, la métonymie toute faite pour de pareilles occasions.

[…]

Ici donc, ce que vous voyez c’est qu’en somme le trait d’esprit de l’ignorant ou du naïf, de celui dans l’occasion, pour faire mon mot d’esprit, qui cette fois-ci est toujours entier, si l’on peut dire, au niveau de l’Autre. Je n’ai plus besoin de provoquer chez l’Autre rien qui constitue cette coupe solide, elle m’est déjà toute donnée par celui qu’en élevant à la dignité d’histoire drôle, celui de la bouche duquel je recueille le mot précieux dont la communication va constituer un mot d’esprit, celui que j’élève en quelque sorte à la dignité de maître-mot par mon histoire.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 18 décembre 1957

[ psychanalyse ] [ définition ] [ cas particulier ] [ harmonie ] [ inconscient ]

 
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délire

[D’après l’article de Charles Rycroft, "Symbolism and Its Relationship to the Primary and Secondary Processes"] Il y aurait, disons chez le sujet humain - il ne saurait évidemment s’agir semble-t-il d’autre chose, mais le point n’est pas trop défini - il y aurait, en réponse à l’incitation pulsionnelle, toujours la possibilité virtuelle et en quelque sorte comme constitutive du principe de la position du sujet à l’endroit du monde, tendance à la satisfaction hallucinatoire du désir.

Je pense que ceci ne vous surprend pas : exprimée abondamment chez tous les auteurs, cette référence à ceci : qu’en raison d’une expérience primitive et sur un modèle qui est celui de la réflexion, à toute incitation interne du sujet correspond… avant qu’il y corresponde quelque chose qui est le cycle instinctuel, le mouvement - fut-il incoordonné - de l’appétit, puis de la recherche, puis du repérage dans la réalité de ce qui satisfait le besoin par le fait des traces mnésiques de ce qui a déjà répondu au désir, qui apporte la satisfaction …la satisfaction, purement et simplement, qui tend à se reproduire sur le plan hallucinatoire.

Ceci, qui est devenu presque consubstantiel à nos conceptions analytiques, au besoin nous en faisons usage, je dirai : presque d’une façon implicite, chaque fois que nous parlons du principe du plaisir. Ne vous paraît-il pas, dans une certaine mesure, que c’est quelque chose d’assez exorbitant pour mériter un éclaircissement, parce qu’enfin, s’il est dans la nature du cycle des processus psychiques de se créer à soi-même sa satisfaction, je pourrais dire : pourquoi les gens ne se satisfont-ils pas ? Bien sûr, c’est que le besoin continue d’insister, parce que la satisfaction fantasmatique ne saurait remplir tous les besoins. Mais nous ne savons que trop que dans l’ordre sexuel, dans tous les cas assurément, elle est éminemment susceptible de faire face au besoin, s’il s’agit de besoin pulsionnel.

C’est ceci dans la perspective kleinienne, qui est celle que je désigne pour l’instant, à savoir où tout l’apprentissage de la réalité par le sujet est en quelque sorte primordialement préparé et sous-tendu par la constitution essentiellement hallucinatoire et fantasmatique des premiers objets classifiés en bons et mauvais objets pour autant qu’ils fixent en quelque sorte une première relation tout à fait primordiale qui va donner, pour la suite de la vie du sujet, les types principaux des modes de rapport du sujet avec la réalité, on arrive à une sorte de composition du monde du sujet qui est fait d’une espèce de rapport fondamentalement irréel du sujet avec des objets qui ne sont que le reflet de ses pulsions fondamentales. C’est autour de l’agressivité fondamentale par exemple du sujet que tout va s’ordonner en une série de projections de besoins du sujet. 

Ce monde de la phantasy, telle qu’elle est usitée dans l’école kleinienne, est fondamental, et c’est à la surface de cela, que par une série d’expériences plus ou moins heureuses - il est souhaitable qu’elles soient assez heureuses pour cela - que le monde de l’expérience va permettre un certain repérage raisonnable de ce qui dans ces objets est, comme on dit, objectivement définissable comme répondant à une certaine réalité, la trame d’irréalité restant en quelque sorte absolument fondamentale. C’est, si je puis dire, cette sorte de construction, que l’on peut vraiment appeler construction psychotique du sujet, qui fait qu’en somme un sujet normal c’est, dans cette perspective, une psychose qui a bien tourné, une psychose en quelque sorte heureusement harmonisée avec l’expérience. Et ceci n’est pas une reconstruction.

L’auteur dont je vais parler maintenant : Monsieur WINNICOTT, l’exprime strictement ainsi dans un des textes qu’il a écrits sur l’utilisation de la régression dans la thérapeutique analytique. L’homogénéité fondamentale de la psychose avec le rapport normal au monde y est absolument affirmée comme telle. Ceci n’empêche pas que de très grandes difficultés surgissent de cette perspective, ne serait-ce que d’arriver à concevoir quelle est… puisque la phantasy n’est en quelque sorte que la trame sous-jacente au monde de la réalité …de voir quelle peut être la fonction de la phantasy reconnue comme telle par le sujet à l’état adulte et achevée et réussie dans la constitution de son monde réel. 

C’est aussi bien le problème qui se présente à tout kleinien qui se respecte, c’est-à-dire à tout kleinien avoué, et aussi bien on peut dire actuellement à presque tout analyste, pour autant que le registre dans lequel il inscrit le rapport du sujet au monde devient de plus en plus exclusivement celui d’une série d’apprentissages du monde, faits sur la base d’une série d’expériences plus ou moins réussies de la frustration. 

[…]

Et il faut le constater dans son texte même - pour ceux que ceci intéresse - il [Winnicott] s’appuie sur une remarque dont vous allez voir qu’on sent bien la nécessité, tant elle aboutit à un paradoxe tout à fait curieux. Le surgissement du principe de réalité, autrement dit de la reconnaissance de la réalité à partir des relations primordiales de l’enfant avec l’objet maternel, objet de sa satisfaction et aussi de son insatisfaction, ne laisse nullement apercevoir comment de là peut surgir le monde de la phantasy sous sa forme, si l’on peut dire, adulte, si ce n’est par un artifice dont s’avise Monsieur WINNICOTT, ce qui permet certainement un développement assez cohérent de la théorie, mais dont je veux simplement vous faire apercevoir le paradoxe. 

C’est ceci : il fait remarquer que si fondamentalement la satisfaction du besoin hallucinatoire est dans la discordance de cette satisfaction avec ce que la mère apporte à l’enfant, c’est dans cette discordance que va s’ouvrir la béance dans laquelle l’enfant peut constituer d’une certaine façon une première reconnaissance de l’objet, l’objet qui se trouve - malgré les apparences si l’on peut dire - décevoir. 

Alors pour expliquer comment peut naître en somme ce quelque chose à quoi se résume pour le psychanalyste moderne tout ce qui est du monde de la phantasy et de l’imagination, à savoir ce qui en anglais s’appelle le playing, il fait remarquer ceci : supposons que l’objet maternel arrive pour remplir juste à point nommé : à peine l’enfant a-t-il commencé à réagir pour avoir le sein, que la mère le lui apporte. 

Ici Monsieur WINNICOTT s’arrête à juste titre et pose le problème suivant : qu’est-ce qui permet dans ces conditions à l’enfant de distinguer l’hallucination, la satisfaction hallucinatoire de son désir, de la réalité ? En d’autres termes, avec ce point de départ nous aboutissons strictement à exprimer l’équation suivante : c’est qu’à l’origine, l’hallucination est absolument impossible à distinguer du désir complet. Est-ce qu’il ne vous semble pas que le paradoxe de cette confusion ne peut tout de même pas manquer d’être frappant ?

Auteur: Lacan Jacques

Info: 5 février 1958

[ concept psychanalytique ] [ question ] [ structures incorporées du langage ] [ critique ] [ mère suffisamment bonne ]

 

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comportement humain

La question du rire est loin d’être résolue. Bien entendu, tout un chacun s’accommode d’en faire une caractéristique essentielle de ce qui se passe dans le "spirituel", et aussi bien dans le "comique", mais quand il s’agit d’en faire en quelque sorte le ressort du caractère expressif si l’on peut dire à cette occasion, du rire, quand il s’agit même simplement de connoter à quelle émotion pourrait répondre ce phénomène dont il est possible de dire, encore que ce ne soit pas absolument certain, qu’il soit le propre de l’homme, on commence à entrer dans des choses qui, d’une façon générale, sont extrêmement fâcheuses.

Je veux dire que même ceux dont on sent bien qu’ils essayent d’approcher, qu’ils frôlent d’une certaine façon analogique, métaphorique, un certain rapport du rire avec ce dont il s’agit dans l’appréhension qui lui correspond, le mieux qu’on puisse dire, c’est que ceux qui là-dessus ont dit les choses qui paraissent les plus tenables, les plus prudentes, ne font guère que noter ce quelque chose qui serait analogue dans le phénomène lui-même du rire. À savoir ce qu’il peut laisser quelque part de traces oscillatoires, au sens que c’est un mouvement spasmodique avec une certaine oscillation mentale qui serait celle du passage, par exemple, dit KANT :

– de quelque chose qui est une tension, à sa réduction à un rien,

– l’oscillation entre une tension éveillée et sa brusque chute devant un rien, une absence de quelque chose qui serait censé, après son éveil de tension, devoir lui résister.

[…]

Bref. Le rire, bien entendu, dépasse lui-même très largement la question aussi bien du spirituel que du comique. Il n’est pas rare de voir rappelé qu’il y a dans le rire quelque chose qui est par exemple la simple communication du rire, le rire du rire, le rire de quelque chose qui est lié au fait qu’il ne faut pas rire. Le fou-rire des enfants dans certaines conditions est tout de même quelque chose qui mérite aussi de retenir l’attention.

Il y a aussi un rire de l’angoisse, et même de la menace imminente, le rire gêné de la victime qui se sent menacée soudain de quelque chose qui dépasse tout à fait, même les limites de son attente, le rire du désespoir. Il y a des rires même du deuil brusquement appris.

Allons-nous traiter de toutes ces formes du rire ? Ce n’est pas notre sujet. Je veux simplement ponctuer ici, puisque aussi bien ce n’est pas mon objet de vous faire une théorie du rire, qu’en tout cas rien n’est plus éloigné de devoir nous satisfaire que la théorie bergsonienne du mécanique surgissant au milieu de cette espèce de mythe de l’harmonie vitale, de ce quelque chose dont - pour les reprendre à cette occasion d’une façon particulièrement schématique - la prétendue éternelle nouveauté, création permanente de l’élan vital, pour être reprise là d’une façon particulièrement condensée.

[...] Formuler qu’une des caractéristiques du mécanique en tant qu’opposé au vital, c’est son caractère répétitif, comme si la vie ne nous présentait aucun phénomène de répétition, comme si nous ne pissions pas tous les jours de la même façon, comme si nous ne nous endormions pas tous les jours de la même façon, comme si on réinventait l’amour chaque fois qu’on baise ! Il y a là véritablement quelque chose d’incroyable dans cette espèce d’explication par la mécanique elle-même, une explication qui, tout au long du livre, se manifeste elle-même comme une explication mécanique. Je veux dire que c’est l’explication elle-même qui retombe dans une lamentable stéréotypie qui laisse absolument échapper ce qui est essentiel dans le phénomène. Si c’était véritablement la mécanique qui fut à l’origine du rire, où irions-nous ?

[…]

Laissons de côté la théorie bergsonienne, à cette occasion, pour simplement faire remarquer à quel point elle peut laisser complètement de côté ce qui est donné par les premières appréhensions les plus élémentaires du mécanisme du rire. Je veux dire avant même qu’il soit impliqué dans rien qui soit aussi élaboré que le rapport du spirituel ou le rapport du comique, je veux dire dans le fait que le rire touche à tout ce qui est imitation, doublage, phénomène de sosie, masque, et si nous regardons de plus près, non seulement au phénomène du masque mais à celui du démasquage, et ceci selon des moments qui méritent qu’on s’y arrête.

Vous vous approchez d’un enfant, avec la figure recouverte d’un masque : il rit d’une façon tendue, gênée. Vous vous approchez de lui un peu plus : quelque chose commence qui est une manifestation d’angoisse. Vous enlevez le masque : l’enfant rit. Mais si vous avez sous ce masque un autre masque, il ne rit pas du tout.

Je ne veux là qu’indiquer combien tout au moins ceci demande une étude qui ne peut être qu’une étude expérimentale, mais qui ne peut l’être que si nous commençons d’avoir une certaine idée du sens dans lequel elle doit être dirigée et dont tout - en tout cas dans ce phénomène comme dans d’autres que je pourrais ici mettre à l’appui de mon affirmation, ce n’est pas mon intention ici d’y mettre l’accent - dont tout nous montre qu’il y a en tout cas un rapport très intense, très serré, entre les phénomènes du rire et la fonction chez l’homme, de l’imaginaire, nommément le caractère captivant de l’image, captivant au-delà des mécanismes instinctuels qui en répondent, soit à la lutte, soit à la parade, à la parade sexuelle ou à la parade combative, et qui y ajoutent chez l’homme cet accent supplémentaire qui fait que l’image de l’autre est très profondément liée à cette tension dont je parlais tout à l’heure.

Cette tension toujours évoquée par l’objet auquel est porté attention, attention qui consiste

– à le mettre à une certaine distance du désir ou de l’hostilité,

– à ce quelque chose qui chez l’homme est au fondement et à la base même de la formation du moi,

– de cette ambiguïté qui fait que son unité est hors de lui-même, que c’est par rapport à son semblable qu’il s’érige et trouve cette unité de défense qui est celle de son être en tant qu’être narcissique.

C’est dans ce champ là que doit se situer le phénomène du rire. Et pour vous indiquer ce que je veux dire, je dirai que c’est dans ce champ là que se produisent ces chutes de tension auxquelles les auteurs qui se sont intéressés plus spécialement à ce phénomène attribuent le déclenchement occasionnel, instantané du rire.

Si quelqu’un nous fait rire quand il tombe simplement par terre, c’est en fonction :

– de l’image plus ou moins tendue, plus ou moins pompeuse à laquelle même nous ne faisions pas tellement attention auparavant,

– de ces phénomènes de stature et de prestige qui sont en quelque sorte la monnaie courante de notre expérience vécue, mais au point que nous n’en percevons même pas le relief.

C’est pour autant, pour tout dire, que le personnage imaginaire continue sa démarche plus ou moins apprêtée dans notre imagination, alors que ce qui le supporte de réel est là, planté et répandu par terre.

Auteur: Lacan Jacques

Info: 18 décembre 1957

[ psychanalyse-philosophie ] [ cause ] [ renversement ]

 
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fort-da

D’abord, est-il si clair que l’on puisse purement et simplement appeler satisfaction ce qui se produit au niveau hallucinatoire, c’est-à-dire dans les différents registres où nous pouvons incarner en quelque sorte cette thèse fondamentale de la satisfaction hallucinatoire du besoin primordial du sujet au niveau du processus primaire ?

Là-dessus, j’ai plusieurs fois introduit le problème. On dit : "Voyez le rêve", et on se rapporte toujours au rêve de l’enfant. C’est FREUD lui-même qui nous indique là-dessus la voie dans la perspective qu’il avait explorée, à savoir de nous indiquer le caractère fondamental du désir dans le rêve. Il a été amené à nous donner purement et simplement l’exemple du rêve de l’enfant comme type de la satisfaction hallucinatoire. 

De là, chacun sait que la porte est vite ouverte. Les psychiatres depuis longtemps avaient cherché à se faire une idée des rapports perturbés du sujet avec la réalité dans le désir. Par exemple en le rapportant à des structures analogues à celles du rêve. La perspective que nous introduisons ici ne nous permet pas d’apporter là une modification essentielle. 

Je crois qu’il est très important, au point où nous en sommes et en présence même des impasses et des difficultés que suscite cette conception d’une relation purement imaginaire du sujet avec le monde comme étant au principe même du développement de son rapport à la réalité, d’y opposer ceci, dont je vous montrais la place dans le petit schéma dont je ne cesserai pas de me servir et qui est celui-ci. Je le reprends dans sa forme la plus simple, dont je rappelle - dussé-je paraître le seriner un petit peu - ce dont il s’agit : c’est à savoir ici quelque chose qu’on peut appeler le besoin, mais que j’appelle d’ores et déjà le désir parce qu’il n’y a pas d’état originel, ni pur, du besoin et que dès l’origine, le besoin est motivé sur le plan du désir, c’est-à-dire de quelque chose qui chez l’homme est destiné à avoir un certain rapport avec le signifiant.

[…] 

[…] ce qui est réponse hallucinatoire au besoin n’est pas le surgissement d’une réalité fantasmatique au bout du circuit inauguré par l’exigence du besoin :

– c’est l’apparition, au bout de cette exigence, de ce mouvement qui commence à être suscité dans le sujet vers quelque chose qui doit en effet désigner pour lui quelque linéament,

– c’est l’apparition au bout de cela de quelque chose qui bien entendu, n’est pas sans rapport avec ce besoin qu’il a un rapport avec ce qu’on appelle l’objet mais qui fondamentalement dès je dirai l’origine, a ce caractère d’être quelque chose qui a un rapport tel avec cet objet que cela mérite d’être appelé un signifiant. Je veux dire quelque chose qui a essentiellement un rapport fondamental avec l’absence de cet objet, qui a déjà un caractère d’élément discret de signe.

Et FREUD lui-même ne peut pas faire autrement quand il articule ce mécanisme, cette naissance des structures inconscientes… consultez la lettre déjà citée par moi : la lettre 52 à Fliess, au moment où commence pour lui à se formuler un modèle de l’appareil psychique qui permette de rendre compte précisément du processus primaire …il faut qu’il admettre à l’origine que ce type d’inscription mnésique qui va répondre hallucinatoirement à la manifestation du besoin n’est rien d’autre que ceci : un signe.

C’est-à-dire quelque chose qui ne se caractérise pas seulement par un certain rapport avec l’image dans la théorie des instincts et de cette sorte de leurre qui peut suffire à éveiller le besoin et non pas à le remplir, mais quelque chose qui en tant qu’image, se situe déjà dans un certain rapport avec d’autres signifiants : 

– avec le signifiant par exemple qui lui est directement opposé, qui signifie son absence, 

– avec quelque chose qui est déjà organisé comme signifiant, déjà structuré dans ce rapport proprement fondamental qui est le rapport symbolique pour autant qu’il apparaît dans cette conjonction d’un jeu de la présence avec l’absence, de l’absence avec la présence, jeu lui–même lié ordinairement à une articulation vocale qui constitue déjà l’apparition d’éléments discrets de signifiants.

En fait, ce que nous avons comme expérience, ce que même on produit au niveau des règles les plus simples de l’enfant, n’est pas une satisfaction. En quelque sorte, quand il s’agit de la faim toute simple, du besoin de la faim, c’est quelque chose qui se présente déjà avec un caractère d’excès, si je puis dire, d’exorbitant. 

C’est justement ce qu’on a déjà défendu à l’enfant, tel le rêve de la petite Anna FREUD : "cerises, fraises, framboises, flan..." Tout ce qui est déjà entré dans une caractéristique proprement signifiante puisque c’est déjà ce qui a été interdit… et non pas simplement ce qui répond à un besoin, au besoin de toute satisfaction de la faim …qui consiste à se présenter sous le mode de festin des choses qui passent les limites justement de ce qui est l’objet naturel de la satisfaction du besoin. Ce trait tout à fait essentiel se retrouve absolument à tous les niveaux, à quelque niveau que vous preniez ce qui se présente, comme satisfaction hallucinatoire.

Et alors à l’inverse, que vous preniez les choses à l’autre bout : quand vous avez affaire à un délire où vous pouvez être tenté, faute de mieux, pendant un temps, avant FREUD, je dirai de chercher aussi quelque chose qui soit la correspondance d’une espèce de désir du sujet, vous y arrivez par quelques aperçus, quelques flash de biais, comme celui-là où quelque chose peut sembler représenter la satisfaction du désir. Mais n’est-il pas évident que le phénomène majeur le plus frappant, le plus massif, le plus envahissant de tous les phénomènes du délire ne soit pas n’importe quel phénomène, ne soit pas n’importe quelle chose qui se rapporte à une espèce de rêverie de satisfaction de désir ? 

C’est quelque chose d’aussi arrêté que l’hallucination verbale et avant toute autre chose… 

– avant de savoir si cette hallucination verbale se passe à tel ou tel niveau, 

– s’il y a là chez le sujet quelque chose comme une espèce de reflet interne sous forme d’hallucination psychomotrice qui est excessivement importante à constater, 

– s’il y a projection ou autre 

…n’apparaît-il pas dès l’abord que dans la structuration de ce qui se présente comme hallucination, ce qui domine d’abord et ce qui même devrait servir de premier élément de classification : 

– c’est sa structure dans le signifiant, 

– c’est que ce sont des phénomènes structurés au niveau du signifiant, 

– c’est que l’organisation même de ces hallucinations ne peut, même un instant, se penser sans voir que la première chose qu’il y a à apporter dans ce phénomène c’est que c’est un phénomène de signifiant.

Voici donc une chose qui doit toujours nous rappeler que s’il est vrai qu’on puisse aborder sous cet angle la caractérisation de ce qu’on peut appeler le principe du plaisir, à savoir la satisfaction fondamentalement irréelle du désir, la différenciation, la caractéristique que la satisfaction hallucinatoire du désir existe, c’est qu’elle est absolument originelle, qu’elle se propose dans le domaine du signifiant et qu’elle implique comme tel un certain lieu de l’Autre, qui n’est d’ailleurs pas forcément un autre mais un certain lieu de l’Autre, pour autant qu’il est nécessité par la position de cette instance du signifiant. 

Auteur: Lacan Jacques

Info: 5 février 1958

[ question ] [ demande ] [ parole ] [ concept psychanalytique ] [ impasse ]

 

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