imaginaire

Vous vous souvenez que le poète [Shakespeare] a dit : "Le monde entier est une scène, et un homme dans sa seule vie joue de nombreux rôles". Et on pense à la vie même de Shakespeare, aux maigres traces qui en restent. Pourtant ces traces sont suffisantes ! Nous en tirons deux faits importants. Le premier est qu’il avait une vie émotionnelle d’une richesse peu commune ; l’autre est que sa vie fut traversée par une détermination, un objectif dont la stabilité n’a jamais faibli. À cette maison et à ces propriétés qu’il avait remises en état après la ruine de son père, il revint muni de tout ce qui sied au grand âge, avec amis et honneurs. "Un homme dans sa seule vie joue de nombreux rôles". Pourtant, depuis ce moment où il quitta Stratford pour se mettre en service comme garçon d’écurie à Londres jusqu’à celui de son retour là-bas, avec renommée et fortune, il joua dans la vie le rôle de Shakespeare et non le rôle de l’une ou l’autre des créatures de son fantasme. Il n’était ni Iago, ni Brutus, ni le Danois ; et pour comprendre tout à fait, nous devons aussi dire qu’il n’était pas non plus Lady Macbeth, ni Viola, ni Rosalind. Pourtant, il avait en lui la gamme entière de ces passions. Nous avons là un aperçu du travail auquel nous avons affaire en psychanalyse. C’est bien là que gît le "drame" analytique. Si les patients arrivent à extérioriser en analyse les nombreux rôles que l’inconscient joue dans le fantasme, alors eux aussi peuvent se construire un moi intégré dans la vie réelle. La technique de l’analyste est ce qui lève le rideau, et ensuite, avec un peu de chance, l’analyste peut jouer le rôle de l’interprète. Voici le traître, et ici le héros, là le juge implacable. Et voici la trame de l’histoire : le fantasme, l’incident dans l’enfance, la chose re-présentée dans la vie actuelle sont liés, forment un tout. Chaque fois que l’analyste entre dans le jeu et interprète, il dit : "Tout cela est de vous. Vous avez fabriqué l’intrigue, vous avez inventé les personnages. C’est votre spectacle, vous devez être l’impresario et le metteur en scène. Vous devez commander ces créatures, ce ne sont pas elles qui vous commandent". Ainsi, finalement, un patient apprend à ne pas avoir peur des fantasmes ou des menaces du surmoi, à condition qu’ils aient joué jusqu’au bout leurs rôles au cours d’une expérience analytique.

Auteur: Sharpe Ella

Info: Ella Sharpe lue par Lacan, trad. de Marie-Lise Lauth et Rachel Samacher, Hermann Editeurs, Paris, 2007, page 44

[ transposition littéraire ] [ sublimation ] [ parole ] [ pulsion ]

 

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inséré par Coli Masson

Ψ ⇄ B ⇄ Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.

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