Une langue qui serait intérieurement devenue la pierre ; une écriture qui, sans perdre de son statut graphique, opérerait cette métamorphose ontologique et rejoindrait " d’intelligence " la pensée même de la matière : voilà un rêve nouveau, que préparait, de son côté, sans que Segalen en ait eu connaissance, la longue méditation de Mallarmé sur le cratylisme des mots anglais ; ou que toucheront, à leur manière, Claudel dans ses " idéogrammes occidentaux " (1926) et Michaux dans " Un barbare en Chine " (1933). Si Segalen est sans doute celui qui le porte à son achèvement le plus parfait, en tout cas, le plus explicite, c’est que la radicalité du dépaysement donne chez lui une tension hors du commun à ce rêve. L’expérience ne restera pas lettre morte au fil du siècle, jusqu’à cette " Leçon de chinois " (1981) où Gérard Macé retrouve, via Segalen et l’initiation à la plus étrangère des langues, le fond obscur de son " parlar materno ", ce " français hanté par les allitérations et la rime des barbares, et qui se laisse aller à l’assonance ".
Auteur:
Info: Que font les écrivains ? ( 2022) pp 98-99
Commentaires: 0