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Milan Kundera rappelle que, lorsque Kafka lut à ses amis les premières pages du Procès, il déclencha le rire de l’assistance, un rire qui ne tarda pas à le gagner lui aussi. On peine aujourd’hui à comprendre pareille réaction. L’histoire d’un homme qui, encore au lit, se plaint qu’on ne lui apporte pas son petit déjeuner tandis que deux intrus font irruption dans sa chambre et lui signifient son arrestation n’a rien pour nous pour nous amuser. Sans doute faut-il imaginer un lecteur expert à mimer la scène : un Kafka facétieux, en somme, si étrange que nous semble une telle qualification. Resterait encore à comprendre comment l’interprète pouvait, dans ce préambule, faire abstraction des sombres présages qu’il y avait lui-même semés.

Car le rire de Kafka trahit une lecture paradoxalement comique du livre qui s’est imposé comme l’un des plus noirs de son siècle. N’a-t-on pas vu dans l’auteur du Procès un prophète des totalitarismes, des administrations labyrinthiques et de toutes les " colonies pénitentiaires " qui sont apparus après sa mort ? Notre lecture de son œuvre est devenue largement tributaire d’événements dont elle n’eut pas, ou guère connaissance ; et Kundera a raison de rappeler qu’en réalité, et malgré ce qu’on en a fait, " le kafkaïen n’est pas une notion sociologique ou politologie ". Qu’est-ce donc ? Je répondrai par une image : le kafkaïen, c’est l’inépuisable ruissellement de joie qui tente d’éroder la pierre noire de notre contingence.

Auteur: Doumet Christian

Info: Que font les écrivains ? 2022

[ sous-jacente allégresse ] [ littérature ] [ absurde ] [ époques ] [ décalage ]

 

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