égalitarisme

La question de la justice ne se pose qu’à propos des relations que les situations entretiennent avec les natures. Ou bien il est juste qu’à des natures inégales correspondent des situations inégales, c’est le cas de la justice distributive, qui traite inégalement des choses inégales et distribue le droit selon le mérite ; ou bien il est juste de faire abstraction des différences de nature et d’égaliser les conditions, c’est le cas de la justice commutative – le terme vient de S. Thomas d’Aquin – qui règne dans les contrats et qui règle les échanges.

Mais un troisième cas peut se présenter : celui où, par exemple, une nature individuelle bien douée intellectuellement se trouve dans une situation telle qu’elle ne peut accéder à celle qui correspondrait à son mérite. Dans ce cas, l’inégalité des conditions est une injustice objective. Cependant, on le voit, la constatation de cette injustice, loin de mettre en doute la conception hiérarchique de la justice distributive, la présuppose ; nonobstant, le totalitarisme démocratique en tire la conclusion contraire. Renversant l’ordre normal des choses qui voit dans la juste situation la conséquence de la nature – à chacune la place qui lui revient – il prétend égaliser les natures en égalisant les conditions, comme si les différences individuelles dérivaient entièrement des différences de situations. Et comme, en réalité, cela même est impossible – parce que c’est faux – alors il procède à la neutralisation active des supériorités intellectuelles naturelles, aussi bien par la suppression des tâches où cette supériorité pourrait s’exercer, que par la disparition des indices qui la signifient (notes, compositions, classements, mentions, etc.). […]

Pourtant, et ce sera notre conclusion, il est clair que l’acquisition du savoir est d’essence hiérarchique ou "élitiste", si l’on y tient. Nous l’avons montré, en effet, l’intelligence pure, par définition égale en chacun, est ingénérable et inéducable. L’instruction ne peut donc porter que sur l’apprentissage de l’outillage mental et la communication des connaissances positives. Or, posséder un outillage, c’est pouvoir s’en servir. Il n’y a donc aucun autre moyen de s’assurer de sa possession – et donc de la réussite de l’acte didactique – que d’apprécier la réussite des enseignés dans les tâches qui les mettent en œuvre. Instruire sans classer, c’est la quadrature du cercle. Et refuse toute annotation docimastique, c’est abandonner chaque conscience discipulaire aux incertitudes de ses propres estimations. 

Auteur: Borella Jean

Info: Tradition et modernité, L'Harmattan, Paris, 2023, pages 137-138

[ critique ] [ nivellement par le bas ] [ sentimentalisme destructeur ] [ système scolaire ]

 

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