christianisme

Si je peux m’exprimer ainsi, frère Thomas [d'Aquin] est resté fidèle à son premier amour, au coup de foudre de sa jeunesse. J’entends qu’il a immédiatement reconnu le caractère réel des choses et qu’ensuite il a dissipé les doutes obsédants que suscite continuellement la nature de ces choses. C’est pourquoi j’ai souligné, dès le début, le fait qu’une sorte d’humilité et de fidélité purement chrétiennes sous-tend son réalisme philosophique. Ayant vu une plante ou une pierre, saint Thomas pouvait dire en toute vérité ce que saint Paul disait après avoir été enlevé au septième ciel : "Je n’ai pas désobéi à la vision céleste". Quoique la plante et la pierre soient de ce monde, c’est cependant à travers elles que saint Thomas s’élève jusqu’au ciel. Sous un prétexte ou l’autre, il obéit à ce que ses yeux ont vu et ne revient pas dessus. Presque tous les autres sages qui ont conduit – ou égaré – l’humanité, sont revenus sur leur vision première. Ils ont désintégré la feuille et la roche par leur scepticisme corrosif, par l’intermédiaire du temps et du changement, par les obstacles au classement d’unités isolées, par difficulté d’admettre à la fois diversité et unité. La première de ces thèses tourne autour du devenir, ou des variations perpétuelles ; la seconde est le débat du nominalisme et du réalisme, autrement dit l’existence d’idées générales ; la troisième est la très ancienne énigme métaphysique de l’Un et du Multiple. A travers une simple image, elles peuvent être ramenées à une seule question que saint Thomas résout ainsi. Il s’en tient à la vérité premièrement vue et refuse la première trahison. Il ne renie pas sa vision bien qu’elle ne lui montre qu’une réalité limitée et changeante. Il ne retranchera rien à ce qu’il a pensé d’abord, même si ce qu’il a vu peut être envisagé sous de nombreux rapports. […]

Notre premier regard sur le monde nous montre des faits qui nous paraissent étranges et qui sont étrangers les uns aux autres. Ces objets qui nous entourent n’ont rien de commun si ce n’est l’Être. Tout ce qui est est, mais il n’est pas vrai que tout ce qui est soit Un. C’est là, je l’ai dit, que saint Thomas fausse compagnie pour toujours et, pourrait-on dire, comme lançant un défi, au panthéisme et au monisme. Parmi tout ce qui est, la chose appelée différence est tout autant que la chose appelée similitude. Nous voici à nouveau liés au Seigneur non seulement par l’universalité du brin d’herbe, mais aussi par l’irréductibilité de l’herbe au caillou. Car cet univers d’êtres divers et distincts est par excellence le monde du Créateur chrétien. 

Auteur: Chesterton Gilbert Keith

Info: Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 2016, pages 152-153

[ philosophie ] [ confiance ] [ perceptions sensorielles ]

 

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Ajouté à la BD par Coli Masson

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