Sigier [de Brabant] enseignait que l’Eglise infaillible théologiquement pouvait se tromper dans l’ordre scientifique. Il y a deux vérités. La vérité du monde surnaturel et celle du monde naturel qui contredit le monde surnaturel. Tant que nous sommes dans l’ordre naturel, nous pouvons tenir la foi chrétienne pour insensée mais quand nous nous souvenons que nous sommes chrétiens, nous devons tenir notre foi pour certaine, fût-elle absurde. En d’autres termes, Sigier, comme le héros d’une chanson de geste, tranche la cervelle humaine en deux et professe que chaque moitié fait un tout. Une cervelle peut croire absolument tandis que l’autre s’y refuse absolument. On pourrait considérer qu’il s’agit là d’une parodie du thomisme. C’en est l’assassinat. Il n’y a pas trente-six façons de trouver la vérité et c’en est une véritablement bizarre que de prétendre qu’elle est double. Il se passa alors quelque chose de passionnant : le Bœuf muet se rua dans l’arène comme un taureau furieux. Quand il se mit debout pour répondre à Sigier, il n’était plus le même homme. Il changea même de style comme, soudainement, une voix humaine s’altère. Saint Thomas ne s’était encore jamais mis en colère contre ses adversaires. Mais ces adversaires-là trichaient affreusement. Ils le prétendaient en accord en accord avec eux.
[…] En réalité, une distinction subtile peut marquer une opposition totale. C’était exemplairement le cas. Thomas voulait que l’on reconnaisse deux voies pour parvenir à l’unique vérité, précisément parce qu’il était certain qu’il n’y a qu’une vérité. Parce que la foi est l’unique vérité, et donc aucune découverte dans l’ordre naturel ne peut la contredire fondamentalement. Parce que la foi est l’unique vérité, aucune explicitation de la foi ne peut contredire fondamentalement les faits. […] la confiance de saint Thomas était surtout et par-dessus tout la confiance qu’il n’y a qu’une vérité, que le principe de non-contradiction ne souffre pas d’exception. De nouveaux ennemis surgissent soudain, protestant qu’ils étaient heureux d’admettre avec lui qu’il y a deux vérités contradictoires. Selon ces sophistes, la vérité offrirait le double visage de Janis auquel il ne serait pas loin de prétendre passer la robe dominicaine.
Dans ce dernier combat, Thomas se bat à la hache. Il ne reste rien dans son langage de la patience presque impersonnelle qu’il a toujours apportée dans ses discussions si nombreuses. "Voilà notre réfutation de l’erreur. Elle n’est pas fondée sur des articles de foi mais sur les arguments et les affirmations des philosophes eux-mêmes. S’il existe quelqu’un qui, s’enorgueillissant de sa prétendue sagesse, désire réfuter ce que nous avons écrit, qu’il ne le fasse pas en cachette, ni devant des enfants incapables de trancher en pareille matière. Qu’il réponde ouvertement, s’il l’ose. Il me trouvera en face de lui, et non seulement ma négligeable personne, mais un grand nombre de ceux qui s’attachent à l’étude du vrai. Nous combattrons ses erreurs ou remédierons à son ignorance."
[…] S’il y a une sentence à graver dans le marbre, symbole de ce que cet esprit unique contenait d’intelligence calme, patiente, c’est la formule que j’ai citée. Elle a jailli, entourée d’un torrent brûlant. Elle mériterait de figurer à jamais comme la marque à quoi l’on reconnaît l’œuvre de saint Thomas : "… notre réfutation n’est pas basée sur des articles de foi, mais sur les arguments et les affirmations des philosophes eux-mêmes." Puissent tous les docteurs orthodoxes réunis en conseil demeurer toujours aussi raisonnables que Thomas en colère ! Puissent tous les apologistes garder cette maxime en mémoire, l’écrire en grosses lettres sur les murs, avant d’y afficher leurs thèses ! Au plus fort de sa colère, Thomas d’Aquin sait ce que tant de défenseurs de l’orthodoxie ne comprennent pas. Rien ne sert de taxer un athée d’athéisme, de faire grief à l’incroyant de ce qu’il ne croit pas à la résurrection des corps. On ne peut convaincre quelqu’un en invoquant des principes auxquels il ne croit pas. L’exemple de saint Thomas prouve, ou devrait prouver, que l’on doit renoncer à convaincre si l’on refuse de discuter sur le terrain de son adversaire et non pas sur le sien.
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Info: Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 2016, pages 78 à 80
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