La chrétienté orientale aplatit toutes choses, comme elle aplatit les visages dans ses icônes. Ses images sont des archétypes plutôt que des portraits. Et elle mène une guerre résolue et destructrice aux statues. C’est ainsi, chose curieuse, que l’Orient fut la terre de la croix et l’Occident, celle du crucifix. Les Grecs furent déshumanisés par un symbole rayonnant, tandis que les Goths étaient humanisés par un instrument de torture. L’Occident seul a produit des représentations réalistes du plus prodigieux des contes de l’Orient. De là vient que le courant grec dans la théologie chrétienne n’a cessé de tendre vers une sorte de platonisme desséché, une affaire de diagrammes et d’abstractions, forts nobles en vérité mais par trop éloignées de ce qui est, par définition, presque opposé à l’abstraction : l’Incarnation. Leur Logos était le Verbe. Il n’était pas le Verbe fait chair. Par d’innombrables biais très subtils, qui échappaient souvent aux définitions doctrinales, cet esprit se répandit par tout l’univers chrétien depuis le siège de l’empereur trônant sous ses mosaïques constellées d’or. Le plan dallage de l’empire romain se transformait en une sorte de calme boulevard attendant la venue de Mahomet. Car l’islam fut l’aboutissement final des iconoclastes. Mais bien avant cette époque, cette tendance existait déjà qui consiste à faire de la croix un élément décoratif comme le croissant, un symbole comme le clé grecque ou la roue de Bouddha. Il y a quelque chose de passif dans un tel univers : la clé n’ouvre aucune porte et la roue, si elle tourne, n’avance pas.
Les premiers temps du christianisme furent marqués par ces influences néfastes et par un ascétisme nécessaire et digne, selon le terrible modèle des martyrs. Cela conduisit à un mépris excessif du corps, trop proche de la dangereuse frontière du mysticisme manichéen. Mais les macérations du saint sont beaucoup moins dangereuses que les désincarnations du sage. La grandeur de l’apport augustinien au christianisme est hors de doute, mais il y a un danger subtil chez Augustin platonicien. Ce danger, plus grand en un sens que chez Augustin manichéen, vient d’une disposition à commettre inconsciemment l’erreur de diviser la substance de la Trinité. Cette disposition voit trop exclusivement en Dieu soit un Esprit purificateur, soit un Sauveur qui rachète, soit un Créateur qui crée. C’est pourquoi des hommes comme l’Aquinate jugeaient bon de corriger Platon par Aristote qui prend le monde tel qu’il le trouve, exactement comme Thomas le prend tel que Dieu l’a créé. Dans toute l’œuvre de saint Thomas, le monde, la création tangible, est ainsi présent. A vue humaine, Thomas sauvait le sens de l’humain dans la théologie catholique, en utilisant ce qui pouvait lui servir dans la philosophie païenne. Mais, soulignons-le encore, ce sens de l’humain est également chrétien.
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Info: Saint Thomas du Créateur, Dominique Martin Morin, 2016, pages 70-71
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