Car c’est là le trait caractéristique de cette figure si moderne de Chateaubriand, dont le monde moderne s’est épris par amour de soi-même, parce qu’il y reconnaissait ses contradictions et ses orages, ses manières de sentir et ses manières de penser. Tour à tour, — on vient de le voir, — Chateaubriand a invoqué le passé et l’a foulé aux pieds, comme il a glorifié l’avenir et l’a maudit. À la première vue, on dirait qu’il a voulu être en mesure avec toutes les idées et sauver sa gloire des blessures du Temps sur tous les pavés. Mais, à la seconde, quand on l’a étudié, une telle idée s’efface bientôt. Il n’avait pas cette profondeur. La combinaison et la suite qu’elle suppose dans le caractère étaient impossibles à cet esprit changeant, contrasté, en perpétuelle opposition avec lui-même. S’il eut bien la coquetterie de sa gloire, il n’en eut point l’entente gênante et coûteuse. Homme de son temps (hélas ! c’est presque une injure), il n’était capable d’aucun cruel sacrifice, même à lui. Le soin qu’il eût pris aujourd’hui de sa gloire, il l’eût lassement, nonchalamment abandonné le lendemain. Jeune, il avait la fatigue de la vie : il écrivait René ; vieux, il traçait ses funéraires Mémoires d’Outre-Tombe avec le néant de tout dans le cœur. C’était sans plan, sans idée arrêtée qu’il allait et revenait du passé à l’avenir et de l’avenir au passé. Il se berçait au tangage de ce siècle qui s’en va échouer sur on ne sait quels écueils. Comme son époque, il était naturellement contradictoire, anarchique, même quand il voulait ne pas l’être, entraîné par son sentiment et remporté par sa raison, écartelé à ces deux infinis, comme disait Lamennais, un Écartelé du même genre, mais dont les membres rompus sont à présent dispersés et traînent par les chemins, méconnaissables et immondes, sur toutes les claies du mépris ! Certes, Chateaubriand fut moins coupable. Il n’a, du moins, rien apostasié. Si l’on rencontre dans ses ouvrages des idées contraires, s’il a fait de ses œuvres une espèce de musée d’armes pour toutes les causes, c’est que dans sa tête, tourbillon vivant, comme dans son époque, les idées s’entrechoquaient à grand bruit. Je ne sache qu’une chose sur laquelle il n’ait pas varié : c’est son opinion sur les Monarchies constitutionnelles. Il avait pris racine en cette erreur, mère de toutes ses fautes, car l’Erreur est essentiellement prolifique. Terrible Mégère de l’esprit qu’elle épouse, elle l’asservit par ses enfants ! Comme ses contemporains, plus développé par l’imagination que par la volonté, Chateaubriand était dupe de la forme des choses. Il fut souvent trahi par les plus belles phrases qu’il ait écrites, comme Napoléon par ses maréchaux. Au fond, rhéteur, s’il a bien parlé des rhéteurs, c’est qu’il a pu les étudier comme Massillon étudiait, sur le sien, les tendresses du cœur de la femme. Je l’ai dit au commencement de cette Étude, la gloire de cet homme ira diminuant. Ce que les années, ces Vanneuses des divers mérites des hommes, pourront tirer de sa mémoire ne sera guère ce qu’on croit, et ce qui, de son temps, le fit admirer. Sur ces sophismes anéantis, sur les contradictions détruites, la Postérité, qui aura vu la prophétie réalisée, saluera le Prophète et oubliera le rhéteur passionné d’un temps accompli. Alors Chateaubriand aura sa véritable place aux yeux de ce monde qui n’aime pas ceux qui le devinent, mais qui les respecte, tout en leur cachant son respect, par haine d’eux, jusque sous le nom qu’il leur donne, quand il les appelle — comme aujourd’hui, — des Prophètes du passé !