Par exemple, je prends le premier exemple qui me vient à l’esprit : vous avez pu voir l’année dernière que ce petit Hans qui trouve une issue si atypique à son œdipe… c’est-à-dire justement qui ne trouve pas l’issue que nous allons essayer maintenant de désigner, qui ne trouve qu’une suppléance, à qui il faut ce cheval à tout faire pour se servir de tout ce qui va manquer pour lui dans ce moment de franchissement qui est l’étape proprement de l’assomption du symbolique comme complexe d’Œdipe où je vous mène aujourd’hui …qui supplée donc par ce cheval qui est à la fois le père, le phallus, la petite sœur, tout ce qu’on veut, mais qui est essentiellement quelque chose qui, justement, correspond à ce que je vais vous montrer maintenant.
Rappelez-vous comment il en sort et comment c’est symbolisé dans le dernier rêve. Ce qu’il appelle à la place du père, à savoir cet être imaginaire et tout puissant qui s’appelle le plombier. Ce plombier est là, justement, pour désassujettir quelque chose. Car l’angoisse du petit Hans, c’est essentiellement, je vous l’ai dit, l’angoisse de cet assujettissement, pour autant que, littéralement, à partir d’un certain moment, il réalise qu’à être ainsi assujetti [au désir de la mère], on ne sait pas où ça peut le mener.
Vous vous rappelez ce schéma, le schéma de la voiture qui s’en va, qui incarne le centre de sa peur : c’est justement à partir de ce moment-là que le petit Hans instaure dans sa vie un certain nombre de centres de peur, ces centres de peur autour desquels pivotera précisément le rétablissement de sa sécurité.
La peur - soit quelque chose qui a sa source dans le réel - la peur est un élément de la sécurisation de l’enfant pour autant que c’est grâce à ces peurs qu’il donne à l’Autre, à cet assujettissement angoissant qu’il réalise au moment où apparaît le manque de ce domaine externe, de cet autre plan où il est nécessaire que quelque chose apparaisse pour qu’il ne soit pas purement et simplement un assujet. C’est là que nous en arrivons.
C’est donc ici que se situe la remarque que cet Autre à laquelle il s’adresse, c’est-à-dire nommément la mère, a un certain rapport - ceci encore, tout le monde le dit, tout le monde l’a dit - un certain rapport qui est rapport au père. Et chacun s’est aperçu que de ces rapports au père dépendent bien des choses, l’expérience nous a prouvé que le père, comme on dit, ne joue pas son rôle. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que la dernière fois je vous ai parlé de toutes les formes de carence paternelle concrètement désignées en termes de relations interhumaines.
L’expérience impose en effet qu’il en est ainsi, mais rien n’articule suffisamment que ce dont il s’agit ce n’est pas tellement des rapports de la mère avec le père, au sens vague où il s’agit de quelque chose qui est de l’ordre d’une espèce de rivalité de prestige entre les deux, laquelle vient converger sur le sujet de l’enfant. Sans aucun doute, ce schéma de convergence n’est pas faux, la duplicité des deux instances est plus qu’exigible, sans cela il ne pourrait pas y avoir justement ce ternaire, mais cela ne suffit pas.
Et ce qui se passe entre l’un et l’autre - tout le monde l’admet - est bien essentiel. Et ici nous arrivons à ce qui s’appelle les liens d’amour et de respect, la position de la mère. Et nous retombons dans l’ornière de l’analyse sociologique environnementale autour de quoi tels ou tels feront tourner tout entière l’analyse du cas du petit Hans, à savoir si la mère était assez gentille, affectueuse avec le père, etc., sans articuler ce qui est essentiel.
Il ne s’agit pas tellement des rapports personnels entre le père et la mère, et de savoir si l’un et l’autre font le poids ou ne le font pas. Il s’agit proprement d’un moment qui doit être vécu comme tel et qui concerne les rapports, non pas simplement de la personne de la mère avec la personne du père, mais de la mère avec la parole du père, avec le père en tant que ce qu’il dit n’est pas absolument équivalent à rien. La fonction dans laquelle :
1) le Nom du Père intervient, seul signifiant du père,
2) la parole articulée du père,
3) la Loi en tant que le père est dans un rapport plus ou moins intime avec elle, …cela est aussi très important.
En d’autres termes, le rapport dans lequel la mère fonde le père comme médiateur de quelque chose qui est au-delà de sa loi à elle et de son caprice, et qui est purement et simplement la Loi comme telle, le père donc en tant que Nom du Père, c’est-à-dire en tant que tout le développement de la doctrine freudienne nous l’annonce et le promeut, à savoir comme étroitement lié à cette énonciation de la Loi.
C’est là ce qui est essentiel, et c’est en cela qu’il est accepté ou qu’il n’est pas accepté par l’enfant comme celui qui prive - ou qui ne prive pas - la mère de l’objet de son désir. En d’autres termes, nous devons, pour comprendre le complexe d’Œdipe, considérer trois temps que je vais essayer de vous schématiser à l’aide de notre petit diagramme du premier trimestre.
Premier temps.
Ce que l’enfant cherche, c’est à savoir - désir de désir - pouvoir satisfaire au désir de sa mère, c’est-à-dire "to be or not to be l’objet du désir de la mère", et dans la mesure où il introduit sa demande et où ici, il va y avoir quelque chose qui en est le fruit, le résultat, et sur le chemin duquel se pose ce point qui correspond à ce qui est ego, et qui est ici son autre ego, ce à quoi il s’identifie, ce quelque chose d’autre qu’il va chercher à être là, à savoir l’objet satisfaisant pour la mère. Dès qu’il commencera à remuer quelque chose au bas de son ventre, il commencera à le lui montrer, pour savoir "si je suis bien capable de quelque chose", avec les déceptions qui s’ensuivent, il le cherche, et il le trouve.
Pour autant et dans la mesure où la mère est interrogée par la demande de l’enfant, elle est aussi quelque chose, elle, qui est à la poursuite de son propre désir, et quelque part par là s’en situent les constituants. Dans le 1er temps et la 1ère étape, il s’agit de ceci : c’est qu’en quelque sorte en miroir le sujet s’identifie à ce qui est l’objet du désir de la mère.
Et c’est l’étape, si je puis dire, phallique primitive, celle où la métaphore paternelle agit en soi, pour autant que déjà, dans le monde, la primauté du phallus est instaurée par l’existence du symbole, du discours et de la Loi. Mais l’enfant lui, n’en attrape que le résultat. Pour plaire à la mère, si vous me permettez d’aller vite et d’employer des mots imagés, il faut et il suffit d’être le phallus et à cette étape beaucoup de choses s’arrêtent dans un certain sens. C’est dans la mesure où le message ici se réalise d’une façon satisfaisante qu’un certain nombre de troubles et de perturbations peuvent se fonder, parmi lesquels ces identifications que nous avons qualifiées de perverses.
Deuxième temps.
Je vous ai dit que sur le plan imaginaire, le père bel et bien intervient comme privateur de la mère, c’est-à-dire que ce qui est ici adressé à l’autre comme demande est renvoyé à une cour supérieure, si je puis m’exprimer ainsi, et relayé comme il convient car toujours, par certains côtés, ce dont nous interrogeons l’autre - pour autant qu’il le parcourt tout entier - rencontre bien chez l’autre cet Autre de l’autre, à savoir sa propre Loi.
Et c’est à ce niveau que se produit quelque chose qui fait que ce qui revient à l’enfant est purement et simplement la Loi du père en tant qu’elle est imaginairement, par le sujet, conçue comme privant la mère. C’est le stade, si je puis dire, nodal et négatif par quoi ce quelque chose qui détache le sujet de son identification le rattache en même temps à la 1ère apparition de la Loi sous la forme de ce fait : que la mère est là-dessus dépendante, dépendante d’un objet, d’un objet qui n’est plus simplement l’objet de son désir, mais un objet que l’autre a ou n’a pas.
Dans la liaison étroite, de ce renvoi de la mère à une Loi qui n’est pas la sienne, avec le fait que dans la réalité l’objet de son désir est possédé souverainement par ce même Autre à la Loi duquel elle renvoie, on a la clé de la relation de l’œdipe, et ce qui fait le caractère si essentiel, si décisif de cette relation de la mère en tant que je vous prie de l’isoler comme relation, non pas au père, mais à la parole du père. Rappelez-vous le petit Hans l’année dernière :
– le père est tout ce qu’il y a de plus gentil,
– il est tout ce qu’il y a de plus présent,
– il est tout ce qu’il y a de plus intelligent,
– il est tout ce qu’il y a de plus amical pour Hans.
Il ne paraît pas avoir été du tout un imbécile, il a mené le petit Hans à FREUD, ce qui à l’époque, était faire preuve quand même d’un esprit éclairé. Le père est néanmoins totalement inopérant, pour autant qu’il y a une chose qui est tout à fait claire, c’est que quelles que soient les relations entre ces deux personnages parentaux, ce que dit le père, c’est exactement comme s’il flûtait, j’entends auprès de la mère.
La mère, remarquez-le, par rapport au petit Hans, est à la fois interdictrice, c’est-à-dire joue le rôle castrateur qu’on pourrait voir attribuer au père - mais sur le plan réel - elle lui dit : "Te sers pas de ça, c’est dégoûtant !" Ce qui n’empêche pas que, sur le plan pratique, elle admet tout à fait le petit Hans dans son intimité, c’est-à-dire qu’elle lui permet, l’encourage à tenir cette fonction de l’objet imaginaire pour lequel effectivement, le petit Hans lui rend les plus grands services. Il incarne bel et bien pour elle son phallus et le petit Hans comme tel est maintenu dans la position d’assujet. Il est assujetti, et c’est toute la source de son angoisse et de sa phobie.
C’est pour autant et essentiellement pour autant que déjà la position du père est mise en question par le fait que ça n’est pas sa parole qui fait la loi à la mère, que le problème est introduit. Mais ce n’est pas tout : il semble que dans le cas du petit Hans, ce qui va arriver maintenant, c’est-à-dire le troisième temps, ce troisième temps est essentiel et aussi fait défaut. C’est pour cela que je vous ai souligné l’an dernier que l’issue du complexe d’Œdipe dans le cas du petit Hans est une issue faussée, que le petit Hans, bien qu’il en soit sorti grâce à sa phobie, aura une vie amoureuse qui sera complètement marquée d’un certain style, du style imaginaire sur lequel je vous en indiquais les prolongements à propos du cas de Léonard DE VINCI.
Cette troisième étape est celle-ci, et elle est aussi importante que la seconde car c’est de celle-ci que dépend la sortie du complexe d’Œdipe. Ce dont le père a témoigné qu’il le donnait, en tant, et en tant seulement qu’il est le porteur de la Loi, c’est que c’est de lui que dépend la possession par le sujet, paternel ou non, de ce phallus. C’est pour autant que cette étape a été traversée, qu’au second temps, ce que le père, si je puis dire en tant que supporter de la Loi, ce que le père a promis, il faut qu’il le tienne. Il peut donner ou refuser en tant qu’il l’a, mais le fait qu’il l’a, le phallus, lui, il faut qu’à un moment donné il en fasse preuve. C’est pour autant qu’il intervient au 3ème temps comme celui qui a le phallus - et non pas qui l’est - que peut se produire quelque chose qui réinstaure l’instance du phallus comme objet désiré de la mère et non plus seulement comme objet dont le père peut priver.
Le père tout puissant, c’est celui qui prive. C’est d’ailleurs à ce stade que se sont arrêtées jusqu’à un certain moment les analyses du complexe de l’œdipe. Au temps où on pensait que tous les ravages du complexe d’Œdipe dépendaient de l’omnipotence du père, on ne pensait qu’à ce temps, à ceci près qu’on ne soulignait pas que la castration qui s’y exerce, c’était la privation de la mère, et non pas de l’enfant.
Le 3ème temps est ceci : c’est pour autant que le père peut donner à la mère ce qu’elle désire, peut le donner parce qu’il l’a… et ici intervient le fait précisément de la puissance au sens génital du mot, disons que le père est un père potent …que dans ce troisième temps, se produit la restitution si vous voulez de la relation de la mère au père sur le plan réel, la relation comme telle de l’autre qu’est le père avec l’ego de la mère et l’objet de son désir et ce à quoi peut s’identifier, au niveau inférieur où l’enfant est en position de demandeur, que l’identification peut se faire à cette instance paternelle [...].
[...] C’est en tant que le père intervient comme réel et comme père potent dans un troisième temps… celui qui succède à la privation ou à la castration qui porte sur la mère, sur la mère imaginée au niveau du sujet dans sa propre position imaginaire à elle de dépendance …c’est en tant qu’il intervient au troisième temps comme celui qui, lui, l’a, qu’il est intériorisé comme idéal du moi dans le sujet et que, si je puis dire, ne l’oublions pas, à ce moment-là le complexe d’Œdipe décline.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Cela ne veut pas dire qu’à ce moment-là l’enfant va entrer en exercice de tous ses pouvoirs sexuels, vous le savez bien. Bien au contraire, il ne les exerce pas du tout. La sortie du complexe d’Œdipe consiste en ceci : en effet, on peut dire qu’apparemment il est déchu de l’exercice de ces fonctions qui avaient commencé à s’éveiller. Néanmoins, si tout ce que FREUD a articulé a un sens, ça veut dire qu’il a en poche tous les titres à s’en servir dans le futur.
La métaphore paternelle joue là un rôle qui est bien celui auquel nous pouvions nous attendre de la part d’une métaphore : c’est d’aboutir à l’institution de quelque chose qui est de l’ordre du signifiant, qui est là en réserve. La signification s’en développera plus tard. L’enfant a tous les droits à être un homme, et ce qui sera plus tard contesté de ses droits au moment de la puberté, c’est pour autant qu’il y aura quelque chose qui n’aura pas complètement rempli cette identification métaphorique à l’image du père, pour autant qu’elle se sera constituée, mais à travers ces trois temps.