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idéologies performatives

Hegel, de leurs philosophes le plus puissant dans l’absurdité absolue et par conséquent le plus puissant aussi sur la croyance du genre humain, n’a-t-il pas affirmé avec l’indifférence philosophique de son sacrilège, que l’homme se créait Dieu tous les jours (c’est ce qu’il appelle : LE DEVENIR), par une évolution fatale de son être dans sa conscience et dans l’histoire…, et qu’il n’y avait, pas, en réalité, un autre Dieu que celui-là. Pour s’être cru Dieu, comme Hegel, Nabuchodonosor, cet hégélien avant le temps, marcha à quatre pattes dans l’herbe. Dieu a épargné l’herbe à Hegel. Il est mort sans l’avoir broutée. Mais c’est les peuples, abrutis par lui, qui la brouteront et ils la trouveront amère !… La Révolution française qui a ouvert la Danse Macabre de toutes les Révolutions, n’était sortie que du Matérialisme, lequel faisait seulement de l’homme un tas incohérent de sensations, allant, pour l’expliquer, de l’animalité des brutes jusqu’à la végétation des plantes, et, comme tout ne meurt pas le même jour, il est encore une queue de cette doctrine d’un autre siècle, traînant dans celui-ci, et c’est la queue de singe de ceux qui nous font descendre de cette bête. Mais si la Révolution française est née de pareilles et de si honteuses immondices, on peut se demander ce que sera la Révolution qui sortira de la doctrine insensée de Hegel ?… Si l’homme, humilié jusqu’à la brute, a versé le sang par tonnes défoncées, on peut se demander comment le versera l’homme extravasé et divinisé par l’orgueil ? C’est là le secret de l’avenir, mais les Philosophies le disent à ceux qui peuvent l’entendre ; car leurs Philosophies moulent sur elles les peuples et c’est toujours le pouce de leurs philosophes qui leur déforme le cerveau.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 135-136

[ politique ] [ influence néfaste ] [ inversion ] [ décadence ]

 
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écrivain-sur-écrivain

M. Émile Zola croit qu'on peut être un grand artiste en fange comme on est un grand artiste en marbre. Sa spécialité, à lui, c'est la fange. Il croit qu'il peut y avoir très bien un Michel-Ange de la crotte…

Certes, je ne suis pas assez bête pour parler morale à M. Zola, dans les livres de qui la morale est muette et n'a jamais dit un mot ni poussé un cri, parmi les horreurs qu'il se délecte à y retracer… Je ne veux lui objecter que de la littérature, quoiqu'il semble, dans son Assommoir, sorti autant de la littérature que de la morale…

C'est un homme d'art et d'étude, dit-il en parlant de lui-même. D'étude, et d'étude acharnée, je le crois, mais d'art ?… Son art est faux et singulièrement raccourci. Tout est en volonté chez lui, et il n'y a que l'inspiration qui fasse de l'art vrai et profond. La volonté, la réflexion, l'effort, font de l'art tourmenté, rien de plus. Le sculpteur Préault disait un mot charmant : “La réflexion, c'est une bibliothèque…” Je ne crois qu'aux favoris de Dieu.

[…] L'homme de L'Assommoir est le dernier mot du réalisme, mais ce dernier mot ne se répéterait pas… Quand on a épuisé la poétique du Laid de Hugo et la poétique du Dégoûtant de M. Zola ; quand on s'est encanaillé, soi et son talent, avec cette furie; quand on a trifouillé à ce point les quinzièmes dessous de la crapule humaine et qu'on est entré dans les égouts sociaux sans bottes de vidangeur – car M. Zola ne vidange pas : il assainirait ! et il n'assainit pas : il se contente d'empester – où pourrait-on bien aller encore, et quelle marche d'infamie et de saletés resterait à descendre ? … La boue, ce n'est pas infini !

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les Œuvres et les Hommes (3e série) – XVIII. Le roman contemporain, Paris, Lemerre, 1902, p. 231, 238 et 239

[ vacheries ] [ réquisitoire ]

 

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philosophe

Assurément il n’est pas permis de douter de la foi catholique de Descartes ; l’histoire est sur ce point sans aucun nuage. Il croyait et il avait le prosélytisme de sa croyance. Il contribua puissamment à la conversion de Christine de Suède. Cependant Descartes introduisait dans la pensée philosophique de l’Europe ce que Luther avait introduit dans la pensée religieuse, et ni plus ni moins. Singulier raccourcissement dans un esprit de cette étendue, que de ne pas voir à l’avance ce que son principe portait en lui-même ! Sa conscience religieuse ne murmura pas du crime intellectuel qu’il allait commettre. Les maux que produit parfois l’abstraction sont incalculables. On coupe son âme par quartiers et l’on dit : Ceci est à Dieu ; ceci est à l’homme, cela est à la religion, cela à la philosophie ! et l’on ne se doute pas qu’on accomplit un meurtre : on oublie que l’homme est l’unité vivante, et que ce qu’il fait au nom d’une faculté, toutes les autres facultés en répondent ! Le protestantisme philosophique mêlé à l’orthodoxie, et toutes deux s’embrassant dans la vie et la pensée de Descartes avec la plus inaltérable sécurité, est un de ces spectacles qui épouvantent… Ce spectacle, Descartes ne l’a pas donné seul. Le Cartésianisme a été accepté tranquillement par les esprits de la plus haute orthodoxie ; par Bossuet aussi, l’illustre auteur des Variations, le foudroyant adversaire de Jurieu ! En vérité, pour expliquer de telles anomalies, j’imagine que s’accomplissait dans ces grands esprits (et à leur insu, lamentables ténèbres !) cette séparation de l’Église et de l’État, qui est devenue le droit public du dix-neuvième siècle. Abstraction vantée et placée dans la loi pour tuer l’Église, et qui tuera infailliblement l’État et même tuerait l’Église, si l’Église pouvait jamais périr.

Ainsi Descartes, plus que Luther encore, voilà le père de la Philosophie moderne !

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, page 33

[ doute méthodique ] [ cogito ] [ critique ]

 
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modernité

Tel est le mal actuel, le mal suprême, tel le caractère distinctif et profond de la Philosophie moderne. C’est l’homme, au fond, se préférant à Dieu et se posant à sa place dans l’intelligence. C’est la notion de l’homme qui veut donner ce qu’elle ne contient pas, c’est-à-dire la notion de Dieu. Le mal n’est pas d’hier, il vient de plus loin. Il a été fait par les uns avec une préméditation criminelle, par les autres avec une affreuse innocence. La Renaissance avait gagné son nom à faire renaître le Paganisme, et son éclat avait été si beau que la séduction fut universelle. Les Sirènes antiques reprirent, dans leurs bras amollissants, le monde brisé par l’ascétisme chrétien. Sans doute, l’Église indéfectible ne chancela pas. Elle resta ce qu’elle était. Ce n’est pas la Colombe mystique dont les ailes s’étendent sur le monde qui pouvait prendre le vertige à cette vapeur parfumée, s’élevant de la terre comme d’une cuve où bouillait le vieil Éson du Paganisme dans l’or et l’airain de Corinthe retrouvés ! Mais le Médicis qui gouvernait l’Église, — il faut bien le dire, — s’enivra un instant du nectar de l’Antiquité ; Léon X oublia, en lisant Platon, de lever la main qui doit frapper, et cette distraction coûta cher au monde. Le plus obscur des moines de la chrétienté prit bien son temps pour jeter le tison du Protestantisme sur l’autel. Avant cette heure de somnolence, la Papauté avait atteint l’erreur jusque dans sa source humaine, en fermant par un châtiment exterminateur la bouche coupable qui l’avait vomie, et qui pouvait recommencer de la vomir, si l’on ne savait pas la fermer. Dans ce monde où l’esprit et le corps sont unis par un indissoluble mystère, le châtiment corporel a sa raison spirituelle d’exister ; car l’homme n’a pas charge, que je pense, de dédoubler la création. Eh bien, si, au lieu de brûler les écrits de Luther, dont les cendres retombèrent sur l’Europe comme une semence, on avait brûlé Luther lui-même, le monde était sauvé, au moins pour un siècle.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, page 31

[ critique ] [ historique ] [ pape ] [ décadence ] [ laxisme ] [ séduction ] [ religion ]

 
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catholicisme libéral

De tous les hommes qui devaient trahir la Vérité, celui qui fut l’abbé de Lamennais est certainement le plus aveugle et le plus coupable. Sans doute, la Vérité fait immensément pour tous les hommes, quand ils vont à elle et qu’ils la choisissent. Elle leur donne une force qui élève la leur à sa plus haute puissance. Elle ajoute son être à leur être ; mais pour l’abbé de Lamennais, je ne crains pas de le dire, elle avait tout fait, même ses facultés. Des hommes qui ne connaissent rien à la profondeur de l’Église romaine ont regardé comme une faute politique de n’avoir pas enchaîné au trône pontifical, par les liens d’une grande dignité, l’ambition d’un prêtre dont l’orgueil fut enivré par la Gloire. Des voix accoutumées à blasphémer ou à nier Dieu ont dit son Église ingrate ou imprévoyante. Cela devait être. Et cependant l’Église, qu’on accuse, avait plus fait pour l’abbé de Lamennais que si elle lui eût ceint le front d’un bandeau de pourpre ; car, indépendamment de cette gloire à laquelle, plus que personne, elle a contribué, elle lui avait éclairé la tête de sa vaste et lumineuse doctrine. Elle avait créé son génie. Comme on ne prend bien la mesure des hommes que quand ils sont renversés, et que l’ombre et le corps ne s’ajustent exactement que par terre, Lamennais tombé maintenant dans des doctrines de néant, comme Lucifer dans les ténèbres, nous fait mieux juger du Lamennais debout, dans la clarté vive de sa foi. L’Esquisse d’une philosophie, placée en regard de l’Indifférence en matière de Religion ; les Paroles d’un Croyant, pastiche impie de la Parole qui ne s’imite pas, ou des livres comme le Passé et l’Avenir du Peuple, l’Esclavage moderne, etc., comparés au Progrès de la Révolution, sont des attestations suffisantes de la force individuelle de cet esprit et de la force qu’il tenait de la vérité impersonnelle. C’est à confondre d’étonnement et à pénétrer d’une terreur salutaire. Non seulement, dans l’Esquisse, dans les Paroles d’un Croyant, dans le Passé et l’Avenir du Peuple, etc., le fond des choses s’est rapetissé, la pensée a souffert dans ce qu’elle a de plus intime ; mais ce qui reste parfois aux intelligences égarées, aux grands coupables de l’esprit, — car l’esprit a ses scélérats comme la conscience, — l’Art lui-même a fléchi ; la forme s’est altérée, la Rose divine s’est effeuillée, et tout Lamennais a péri. Littérairement, je n’ai point à prouver cet effacement d’un grand talent devenu vulgaire. Beaucoup d’esprits, parmi ceux qui n’ont ni les anciennes croyances que l’abbé de Lamennais a abandonnées, ni l’horreur des nouvelles qu’il a embrassées, ont remarqué cet affaissement d’une haute intelligence, au double point de vue de la pensée philosophique et de l’art d’écrire.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 95-96

[ critique ] [ élévation intellectuelle ] [ chute ] [ involution ] [ trahison ]

 

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écrivain-sur-écrivain

Mais j’abandonnerai ces rapprochements et ces contrastes, et je prendrai Chateaubriand tel qu’il apparut à l’Europe, au commencement du dix-neuvième siècle, le Génie du Christianisme à la main. Le mot n’est pas trop fort ; dans les circonstances où se trouvaient la France et l’Europe, c’était presque une apparition que la publication de ce livre. Ce fut comme quelque chose de surnaturel et d’astral. Le Génie du Christianisme n’était pas cependant une de ces manifestations de la pensée qu’on regarde comme les monuments qu’elle laisse derrière elle dans son court passage ici-bas. Ce n’était point une théodicée chrétienne (le plus beau livre qui soit à faire, après l’épuisement de toutes les opinions philosophiques) démontrée par une de ces intelligences qui possèdent l’omnipotence de l’abstraction et donnent à la Foi, cette faculté divine, qui, comme Dieu, ne se défend pas contre les négations de l’homme, la redoutable puissance de la Raison. C’était tout simplement une apologie, mais l’apologie détaillée et grandiose d’une religion qui répond à toutes les facultés de l’être humain. Elle était écrite d’ailleurs avec un éclat d’imagination, qui parut merveilleux après la didactique, raisonneuse et sèche époque qui venait de se fermer. Je n’ai point à risquer ici la moindre appréciation littéraire ; mais mon sujet m’oblige à remarquer qu’en publiant son Génie, Chateaubriand, qui avait définitivement rompu avec les faux enfantillages de l’Essai sur les Révolutions, avait eu l’instinct des circonstances et prévu le rétablissement d’un ordre de choses qui échoua par les raisons les plus profondes, mais qui ne se refera jamais, quand il aura été troublé, qu’à l’aide des idées religieuses. Chrétien, c’est-à-dire catholique, car il n’y a pas deux manières d’être chrétien, Chateaubriand bénéficia immédiatement de la vérité qu’il proclamait à la face d’une société fatiguée de guillotine et de Néant, ces deux aboutissants de la philosophie. Les Considérations sur la France du grand de Maistre avaient frappé les penseurs, les hommes d’État, les esprits qui comprennent avant les autres le sous-entendu des choses humaines que l’Événement dit tout haut plus tard ; mais le Génie du Christianisme saisit généralement toutes les classes d’esprits et même les femmes. C’était suprêmement un livre du passé, que cette glorification de dix-huit siècles de christianisme. L’auteur y rendait un hommage sans réserve aux institutions, aux systèmes, aux gouvernements que le christianisme avait produits. Il n’accusait pas ces gouvernements d’avoir vieilli, de n’être plus bons pour les générations présentes ; il disait, au contraire, que si les sociétés politiques pouvaient se reconstituer après avoir été brisées comme elles l’avaient été, ce devait être en revenant aux principes qui ne changent point, en prenant pour types des reconstructions sociales les impérissables modèles qu’on avait essayé de détruire. Mais par cela même qu’il était du passé, le Génie du Christianisme était suprêmement aussi un livre d’avenir. N’y était-il pas nettement établi à vingt endroits, que, hors la vérité, l’impérieuse vérité chrétienne, il n’y avait plus que ténèbres dans l’intelligence, corruption ou barbarie dans les mœurs ?

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 81-82

[ réception critique ] [ contexte ] [ éloge ] [ structurant ] [ succès ]

 
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modernité

À l’heure qu’il est, malgré les grands mouvements de cerveau qu’on se donne, il n’y a encore que du Cartésianisme en Europe. Les plus habiles d’entre les raisonneurs de métaphysique ont brodé sur un canevas plus fort que leur fil et qu’il a souvent rompu ; mais le canevas est toujours visible sous les arabesques dont il a été surchargé. Qu’on ne s’y trompe pas ! ils n’ont fait que cela. Pour qui est au courant de ce qu’on appelle les Idées ; pour qui leur a quelque peu fouillé les entrailles, curieux de connaître le travail interne et secret de ces pontes et de ces couvées monstrueuses d’Erreurs, écloses aujourd’hui parmi les peuples, il est aisé de reconnaître le germe du Cartésianisme au fond de tous les systèmes, quel que soit leur nom. Il circule, en effet, aussi bien dans l’idéalisme de Fichte que dans celui de Berkeley ; — dans le transcendantalisme de Kant que dans le panthéisme d’Hegel ou le mysticonaturalisme de Schelling. Depuis que la conception première de Dieu s’est retirée de la préoccupation humaine, dans les problèmes de la Philosophie, la méthode de Descartes (et toute philosophie n’est qu’une méthode) a donc dominé plus ou moins les esprits les plus divers, excepté Spinoza peut-être, ce vieux solitaire de la Pensée, horriblement original, lequel eut son erreur à lui seul. Je n’hésite donc pas à le dire, Descartes a fait, en définitive, plus de mal avec son principe de psychologie, que Bacon lui-même avec son expérimentalisme grossier. Ce dernier a produit, il est vrai, le matérialisme, c’est-à-dire la philosophie de la digestion et du fumier ; mais le premier a produit le panthéisme, qui réunit dans une seule doctrine toutes les erreurs, autrefois séparées, sur l’esprit et sur la matière : effroyable concentration, miroir ardent qui brûlera le monde ! Quand les philosophes des temps présents glorifient Descartes, ils savent bien ce qu’ils font et de quoi ils le remercient. Ne lui doivent-ils pas tout ce qu’ils sont et ce que les peuples qu’ils endoctrinent vont incessamment devenir ?

Car toute philosophie passe dans les faits. La spéculation la plus escarpée a les pieds dans la pratique de la vie et les principes mènent les hommes, et les plus brutes d’entre eux, la chaîne de la logique au cou. La notion de Dieu ôtée de la philosophie, elle était également ôtée de la Législation, de la Politique et des Mœurs. D’un autre côté, la notion de l’homme, introduite dans la philosophie générale, donnait pour résultante d’autres Codes, d’autres Institutions, une autre Morale, et la société était changée de fond en comble. Ceci n’a pas eu lieu, — on le sait bien, — brusquement, à tel jour et à telle heure, mais par transitions douces d’abord, puis par précipitations impétueuses. Nous sommes arrivés au plus raide de la pente, au temps des précipitations. Par un travail dont je n’ai pas à rendre compte, la société européenne s’est moulée, depuis trois siècles et demi, sur le seul concept de l’homme.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 34-35

[ déclinaisons ] [ variations ] [ critique ] [ inversion ] [ institutions ] [ conséquences ]

 
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écrivain-sur-écrivain

Car c’est là le trait caractéristique de cette figure si moderne de Chateaubriand, dont le monde moderne s’est épris par amour de soi-même, parce qu’il y reconnaissait ses contradictions et ses orages, ses manières de sentir et ses manières de penser. Tour à tour, — on vient de le voir, — Chateaubriand a invoqué le passé et l’a foulé aux pieds, comme il a glorifié l’avenir et l’a maudit. À la première vue, on dirait qu’il a voulu être en mesure avec toutes les idées et sauver sa gloire des blessures du Temps sur tous les pavés. Mais, à la seconde, quand on l’a étudié, une telle idée s’efface bientôt. Il n’avait pas cette profondeur. La combinaison et la suite qu’elle suppose dans le caractère étaient impossibles à cet esprit changeant, contrasté, en perpétuelle opposition avec lui-même. S’il eut bien la coquetterie de sa gloire, il n’en eut point l’entente gênante et coûteuse. Homme de son temps (hélas ! c’est presque une injure), il n’était capable d’aucun cruel sacrifice, même à lui. Le soin qu’il eût pris aujourd’hui de sa gloire, il l’eût lassement, nonchalamment abandonné le lendemain. Jeune, il avait la fatigue de la vie : il écrivait René ; vieux, il traçait ses funéraires Mémoires d’Outre-Tombe avec le néant de tout dans le cœur. C’était sans plan, sans idée arrêtée qu’il allait et revenait du passé à l’avenir et de l’avenir au passé. Il se berçait au tangage de ce siècle qui s’en va échouer sur on ne sait quels écueils. Comme son époque, il était naturellement contradictoire, anarchique, même quand il voulait ne pas l’être, entraîné par son sentiment et remporté par sa raison, écartelé à ces deux infinis, comme disait Lamennais, un Écartelé du même genre, mais dont les membres rompus sont à présent dispersés et traînent par les chemins, méconnaissables et immondes, sur toutes les claies du mépris ! Certes, Chateaubriand fut moins coupable. Il n’a, du moins, rien apostasié. Si l’on rencontre dans ses ouvrages des idées contraires, s’il a fait de ses œuvres une espèce de musée d’armes pour toutes les causes, c’est que dans sa tête, tourbillon vivant, comme dans son époque, les idées s’entrechoquaient à grand bruit. Je ne sache qu’une chose sur laquelle il n’ait pas varié : c’est son opinion sur les Monarchies constitutionnelles. Il avait pris racine en cette erreur, mère de toutes ses fautes, car l’Erreur est essentiellement prolifique. Terrible Mégère de l’esprit qu’elle épouse, elle l’asservit par ses enfants ! Comme ses contemporains, plus développé par l’imagination que par la volonté, Chateaubriand était dupe de la forme des choses. Il fut souvent trahi par les plus belles phrases qu’il ait écrites, comme Napoléon par ses maréchaux. Au fond, rhéteur, s’il a bien parlé des rhéteurs, c’est qu’il a pu les étudier comme Massillon étudiait, sur le sien, les tendresses du cœur de la femme. Je l’ai dit au commencement de cette Étude, la gloire de cet homme ira diminuant. Ce que les années, ces Vanneuses des divers mérites des hommes, pourront tirer de sa mémoire ne sera guère ce qu’on croit, et ce qui, de son temps, le fit admirer. Sur ces sophismes anéantis, sur les contradictions détruites, la Postérité, qui aura vu la prophétie réalisée, saluera le Prophète et oubliera le rhéteur passionné d’un temps accompli. Alors Chateaubriand aura sa véritable place aux yeux de ce monde qui n’aime pas ceux qui le devinent, mais qui les respecte, tout en leur cachant son respect, par haine d’eux, jusque sous le nom qu’il leur donne, quand il les appelle — comme aujourd’hui, — des Prophètes du passé !

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 92-94

[ critique ] [ paradoxal ] [ contemporain ] [ hésitant ] [ réception posthume ]

 

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écrivain-sur-écrivain

De tous les livres de Joseph de Maistre, le plus marqué, le plus brillant du rayon prophétique qu’on voudrait éteindre aujourd’hui sous le souffle d’un mot menteur, c’est le livre de ses Considérations sur la France. Écrit en 1797 et publié au moment où la France s’échappait, aveuglée de sang et hébétée de coups, de l’abattoir révolutionnaire, ce livre produisit dans la partie de ce pays qui vivait encore par la pensée, et surtout dans la haute société de l’Europe, une impression vive et profonde. Mais ce fut plus tard qu’on en reconnut la portée ; car on la mesura, cette portée, avec une mesure infaillible, celle des événements accomplis. Il se trouva qu’à dix-sept ans de distance, de Maistre les avait aperçus. Lui seul, alors comme depuis, fut plus fort que l’espérance qui commençait à renaître de tant de désespoir, et jugea avec cette froideur de l’esprit, à qui, selon Machiavel, le monde appartient, mais à qui les choses de la pensée appartiennent bien davantage, ces organisations impuissantes d’une société lasse d’anarchie, qui cherchait à s’organiser.

Peu de temps après, en effet, l’invincible nature la ramenait de concert avec un autre Invincible ; et, chose digne de cette intelligence qui voyait par-dessus les événements les plus hauts, les plus inattendus, les plus escarpés aux yeux vulgaires, ce ne furent pas même les prodiges de cet autre Invincible qui empêchèrent la Restauration prévue de se produire dans les termes que l’illustre publiciste avait fixés et décrits par avance jusque dans leurs moindres détails. Tout ce qui sait lire n’a pu oublier l’admirable chapitre IX, cette suite d’éclairs, des Considérations sur la France, intitulé : "Comment finit une contre-révolution". Les grandeurs et les folies de l’homme qui avait, en ressuscitant la monarchie, comme écrit avec son épée sous la dictée du prophète politique qui l’avait proclamée nécessaire et inévitable, ne modifièrent qu’à peine l’histoire qu’il avait tracée de si loin de la Restauration future. On le comprend. Qu’y avait ajouté cet homme qui représentait encore la Révolution, quoiqu’il se fût tourné contre elle ? Ses propres fautes et ses malheurs. La prédiction de Joseph de Maistre n’en était point affaiblie. Au contraire, elle n’en brilla que mieux, et les paroles qui l’exprimaient restèrent entières sans qu’aucun événement en effaçât seulement une lettre. Vraies avant Bonaparte, plus vraies encore depuis Bonaparte, elles semblent un arrêt de la Providence, qui étonne, quand on se reporte à sa date, les esprits les plus rompus aux prévisions politiques : "C’est donc bien en vain, disaient ces paroles, que tant d’écrivains insistent sur les inconvénients du rétablissement de la monarchie ; c’est en vain qu’ils effrayent les Français sur les suites de la contre-révolution ; et lorsqu’ils concluent de ces inconvénients que les Français, qui les redoutent, ne souffriront jamais le rétablissement de la monarchie, ils concluent très-mal ; car les Français ne délibéreront point, et c’est peut-être de la main d’une femmelette qu’ils recevront un roi." La dédaigneuse expression n’était pas une injure, et l’intuition allait ici jusqu’à la nuance. Les Français ne délibérèrent point. Ils crièrent pour qu’on les délivrât, et on les délivra.

Écoutons ce qu’il dit, dès 1797, de la constitution de 1795 : "Y a-t-il une seule contrée de l’univers où l’on ne puisse trouver un conseil des Cinq-Cents, un conseil des Anciens et cinq Directeurs ? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu’à Genève. Mais une constitution faite pour toutes les nations n’est bonne pour aucune. C’est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l’esprit dans une hypothèse idéale… Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n’est pas sur cet ouvrage, qui n’est qu’un thème, et qui est déjà marqué de tous les caractères de la destruction." Ce jugement, tombé de si haut, les faits, à quelque temps de là, le ramassèrent et le changèrent en vérité. De Maistre avait vu clair, mais tout près de lui. Attendez : trois pages plus bas, il va voir loin et non moins clair. Déjà préoccupé de l’éventualité d’une restauration, qui recula de toute l’épaisseur éblouissante du règne de Napoléon, le comte Joseph de Maistre, qui la provoquait comme toutes les intelligences d’ordre en Europe, écrivait ces mots, qui furent des oracles sans en avoir l’obscurité : "Toutes les factions réunies de la révolution française ont voulu l’avilissement, la destruction même du christianisme universel et de la monarchie : d’où il suit que tous leurs efforts n’aboutiront qu’à l’exaltation du christianisme et de la monarchie." Certes ! c’était assez net ; et cependant, au point de vue de l’ordre, entendu dans ce qu’il a de plus apparent, la Révolution était terminée. Elle se refaisait des institutions. Mais, pour de Maistre, l’ordre factice qui imposait à tant d’esprits n’était pas l’ordre vrai. Aussi disait-il, à quelques lignes de celles que je viens de citer : "Tout annonce que l’ordre de choses établi en France ne peut pas durer, et que L’INVINCIBLE NATURE DOIT RAMENER À LA MONARCHIE."

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 54-55

[ réception ] [ éloge ] [ réaction ] [ temporel-éternel ] [ provisoire ] [ visionnaire ] [ glocalisation ] [ ancrage ]

 
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