De tous les livres de Joseph de Maistre, le plus marqué, le plus brillant du rayon prophétique qu’on voudrait éteindre aujourd’hui sous le souffle d’un mot menteur, c’est le livre de ses Considérations sur la France. Écrit en 1797 et publié au moment où la France s’échappait, aveuglée de sang et hébétée de coups, de l’abattoir révolutionnaire, ce livre produisit dans la partie de ce pays qui vivait encore par la pensée, et surtout dans la haute société de l’Europe, une impression vive et profonde. Mais ce fut plus tard qu’on en reconnut la portée ; car on la mesura, cette portée, avec une mesure infaillible, celle des événements accomplis. Il se trouva qu’à dix-sept ans de distance, de Maistre les avait aperçus. Lui seul, alors comme depuis, fut plus fort que l’espérance qui commençait à renaître de tant de désespoir, et jugea avec cette froideur de l’esprit, à qui, selon Machiavel, le monde appartient, mais à qui les choses de la pensée appartiennent bien davantage, ces organisations impuissantes d’une société lasse d’anarchie, qui cherchait à s’organiser.
Peu de temps après, en effet, l’invincible nature la ramenait de concert avec un autre Invincible ; et, chose digne de cette intelligence qui voyait par-dessus les événements les plus hauts, les plus inattendus, les plus escarpés aux yeux vulgaires, ce ne furent pas même les prodiges de cet autre Invincible qui empêchèrent la Restauration prévue de se produire dans les termes que l’illustre publiciste avait fixés et décrits par avance jusque dans leurs moindres détails. Tout ce qui sait lire n’a pu oublier l’admirable chapitre IX, cette suite d’éclairs, des Considérations sur la France, intitulé : "Comment finit une contre-révolution". Les grandeurs et les folies de l’homme qui avait, en ressuscitant la monarchie, comme écrit avec son épée sous la dictée du prophète politique qui l’avait proclamée nécessaire et inévitable, ne modifièrent qu’à peine l’histoire qu’il avait tracée de si loin de la Restauration future. On le comprend. Qu’y avait ajouté cet homme qui représentait encore la Révolution, quoiqu’il se fût tourné contre elle ? Ses propres fautes et ses malheurs. La prédiction de Joseph de Maistre n’en était point affaiblie. Au contraire, elle n’en brilla que mieux, et les paroles qui l’exprimaient restèrent entières sans qu’aucun événement en effaçât seulement une lettre. Vraies avant Bonaparte, plus vraies encore depuis Bonaparte, elles semblent un arrêt de la Providence, qui étonne, quand on se reporte à sa date, les esprits les plus rompus aux prévisions politiques : "C’est donc bien en vain, disaient ces paroles, que tant d’écrivains insistent sur les inconvénients du rétablissement de la monarchie ; c’est en vain qu’ils effrayent les Français sur les suites de la contre-révolution ; et lorsqu’ils concluent de ces inconvénients que les Français, qui les redoutent, ne souffriront jamais le rétablissement de la monarchie, ils concluent très-mal ; car les Français ne délibéreront point, et c’est peut-être de la main d’une femmelette qu’ils recevront un roi." La dédaigneuse expression n’était pas une injure, et l’intuition allait ici jusqu’à la nuance. Les Français ne délibérèrent point. Ils crièrent pour qu’on les délivrât, et on les délivra.
Écoutons ce qu’il dit, dès 1797, de la constitution de 1795 : "Y a-t-il une seule contrée de l’univers où l’on ne puisse trouver un conseil des Cinq-Cents, un conseil des Anciens et cinq Directeurs ? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu’à Genève. Mais une constitution faite pour toutes les nations n’est bonne pour aucune. C’est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l’esprit dans une hypothèse idéale… Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n’est pas sur cet ouvrage, qui n’est qu’un thème, et qui est déjà marqué de tous les caractères de la destruction." Ce jugement, tombé de si haut, les faits, à quelque temps de là, le ramassèrent et le changèrent en vérité. De Maistre avait vu clair, mais tout près de lui. Attendez : trois pages plus bas, il va voir loin et non moins clair. Déjà préoccupé de l’éventualité d’une restauration, qui recula de toute l’épaisseur éblouissante du règne de Napoléon, le comte Joseph de Maistre, qui la provoquait comme toutes les intelligences d’ordre en Europe, écrivait ces mots, qui furent des oracles sans en avoir l’obscurité : "Toutes les factions réunies de la révolution française ont voulu l’avilissement, la destruction même du christianisme universel et de la monarchie : d’où il suit que tous leurs efforts n’aboutiront qu’à l’exaltation du christianisme et de la monarchie." Certes ! c’était assez net ; et cependant, au point de vue de l’ordre, entendu dans ce qu’il a de plus apparent, la Révolution était terminée. Elle se refaisait des institutions. Mais, pour de Maistre, l’ordre factice qui imposait à tant d’esprits n’était pas l’ordre vrai. Aussi disait-il, à quelques lignes de celles que je viens de citer : "Tout annonce que l’ordre de choses établi en France ne peut pas durer, et que L’INVINCIBLE NATURE DOIT RAMENER À LA MONARCHIE."