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La langue semble représenter, pour la pensée judaïque, une essence sur-réelle, extra-subjective, puissante et active dont le statut s’égale à celui de Dieu. Instance d’autorité et d’inhibition pour le sujet parlant (Moïse), cette langue rend difficile la pratique de la parole par ce sujet. La parole se déroule sur le fond inaccessible de l’essence langagière divine. Il existe deux moyens pour rompre ce barrage et pour accéder au savoir de la langue, à sa pratique maîtrisée, et, par là, au pouvoir réel (terrestre, social). Le premier est le déclenchement d’une chaîne symbolique, c’est-à-dire d’une juxtaposition d’éléments verbaux (mots) qui désignent, par une sorte de tabou, un seul réfèrent dont la réalité est ainsi censurée et innommée, et par conséquent prend, en dernière instance, le nom de Dieu. Tel peut être le sens du "miracle" de la verge "se transformant" en serpent qui, à son tour, touché à la queue, redevient verge. (Insistons sur l’implication sexuelle, phallique, de cet enchaînement de symboles.) Le second moyen qui décale le sujet de la parole et lui fait entrevoir le fonctionnement de [ses] lois internes ["divines"], c’est la mutation de la parole en écriture. Une écriture qui n’est qu’une transcription de la parole divine, ou encore une écriture du doigt de Dieu, mais en tout cas une copie, un double d’une parole existant déjà sans cette écriture, elle-même dédoublée sur les deux tables et leurs deux faces comme pour indiquer son caractère de calque, de répétition, de copie. Sa fonction est de rendre stable, durable et obligatoire la parole de Dieu, d’être sa loi.

S’approprier l’écriture équivaut à incarner, au sens strict du mot, le langage, c’est-à-dire à donner corps à la Langue divine en l’absorbant dans le corps humain, en l’introjectant dans la chair. L’écriture dans la Bible s’avale et se mange : pour qu’elle devienne loi il lui faut s’inscrire dans la chair, être assimilée par le corps humain [social] :

“Toi, fils d’homme, écoute ce que je te dis, ne sois pas rebelle à ton tour. Ouvre la bouche, mange ce que je vais te donner.” Je regardai, je vis se tendre une main qui tenait le rouleau d’un livre. Ce rouleau fut déployé devant moi, était écrit au recto et au verso, n’était que lamentations, plaintes et gémissements. “Fils d’homme, mange ceci, mange ce livre, tu parleras à la race d’Israël.” J’ouvris la bouche, il me le fit manger. “Fils d’homme, nourris-toi, rassasie-toi de ce livre.” Je le mangeai. Dans ma bouche il fut doux comme du miel.

Auteur: Kristeva Julia

Info: Le langage, cet inconnu, pp. 102-103

   

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inséré par miguel

— Ψ → B → Φ · Une occurrence isolée de B est structurellement inefficace.

relativisme ontologique

L' Amérique aussi, dans sa façon essentielle de considérer la vie et le monde, a créé une "civilisation", qui se trouve en parfaite contradiction avec l'ancienne tradition européenne. Elle a définitivement instauré la religion de l'utilitarisme et du rendement, elle a placé l'intérêt pour le gain, la grande production industrielle, la réalisation mécanique, visible, quantitative, au-dessus de tout autre. Elle a donné naissance à une grandeur sans âme de nature purement technico-collective, privée de tout arrière-plan de transcendance, de toute lumière d'intériorité et de vraie spiritualité. Elle aussi a opposé à la conception de l'homme intégré en tant que qualité et personnalité dans un système organique, une conception où il n'est plus qu'un simple instrument de production et de rendement matériel dans un conglomérat social conformiste.

(...)

Ainsi, bien que l'Amérique ne pense pas du tout à bannir tout ce qui est intellectualité, il est certain qu'elle éprouve à l'égard de celle-ci, dans la mesure où elle n'apparaît pas comme l'instrument d'une réalisation pratique, une indifférence instinctive, comme à l'égard d'un luxe auquel ne doit pas trop s'attarder celui qui est porté vers les choses sérieuses telles que le "get rich quick", le "service", une campagne en faveur de tel ou tel préjugé social et ainsi de suite.

(...)

Si l'Amérique n'a pas banni officiellement, comme le communisme, l'ancienne philosophie, elle a fait mieux : par la bouche d'un William James, elle a déclaré que l'utile est le critère du vrai et que la valeur de toute conception, même métaphysique, doit être mesurée à son efficacité pratique, c'est-à-dire, en fin de compte, selon la mentalité américaine, son efficacité économico-sociale. Le pragmatisme est une des marques les plus caractéristiques de la civilisation américaine envisagée dans son ensemble, ainsi que la théorie de Dewey et le behaviorisme, qui correspond exactement aux théories tirées, en U.R.S.S., des vues de Pavlov sur les réflexes conditionnés et, comme celles-ci, exclut totalement le Moi et la conscience en tant que principe substantiel. L'essence de cette théorie typiquement "démocratique" est que n'importe qui peut devenir n'importe quoi - moyennant un certain training et une certaine pédagogie - ce qui revient à dire que l'homme, en soi, est une substance informe, malléable, tout comme le conçoit le communisme, qui considère comme anti-révolutionnaire et anti-marxiste la théorie génétique des qualités innées. La puissance de la publicité, de l'advertising, en Amérique, s'explique d'ailleurs par l'inconsistance intérieure et la passivité de l'âme américaine, qui, à maint égard, présente les caractéristiques bidimensionnelles, non de la jeunesse, mais de l'infantilisme.

Auteur: Evola Julius

Info: Révolte contre le monde moderne, II, 16

[ libre examen ] [ subversion ] [ idéologie ] [ Etats-Unis ]

   
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inséré par Coli Masson

— Ψ → B → Φ · L'émotion traverse le temps comme l'eau traverse le sol.

désignation idiomatique

Ce qui frappe d’abord l’homme "moderne", rompu à la théorie et à la science linguistique d’aujourd’hui, et pour lequel le langage est extérieur au réel, pellicule fine et sans consistance sinon conventionnelle, fictive, "symbolique", c’est que dans les sociétés "primitives", ou comme on dit "sans histoire", "pré-historiques", le langage est une substance et une force matérielle. Si l’homme primitif parle, symbolise, communique, c’est-à-dire établit une distance entre lui-même (comme sujet) et le dehors (le réel) pour le signifier dans un système de différences (le langage), il ne connaît pas cet acte comme un acte d’idéalisation ou d’abstraction, mais au contraire comme une participation à l’univers environnant. Si la pratique du langage suppose réellement pour l’homme primitif une distance par rapport aux choses, le langage n’est pas conçu comme un ailleurs mental, une démarche d’abstraction. Il participe comme un élément cosmique du corps et de la nature, confondu avec la force motrice du corps et de la nature. Son lien avec la réalité corporelle et naturelle n’est pas abstrait ou conventionnel, mais réel et matériel. L’homme primitif ne conçoit pas nettement de dichotomie entre matière et esprit, réel et langage, et par conséquent entre "réfèrent" et "signe linguistique", et encore moins entre "signifiant" et "signifié" : pour lui, ils participent tous au même titre d’un monde différencié.

Des systèmes magiques complexes, telle la magie assyrienne, reposent sur un traitement attentif de la parole conçue comme une force réelle. On sait que dans la langue akkadienne "être" et "nommer" sont synonymes. En akkadien, "quoi que ce soit" s’exprime par la locution "tout ce qui porte un nom". Cette synonymie n’est que le symptôme de l’équivalence généralement admise entre les mots et les choses, et qui sous-tend les pratiques magiques verbales. Elle transparaît aussi dans les exorcismes liés à l’interdiction de prononcer tel ou tel nom ou mot, aux incantations dont on exige la récitation à voix basse, etc.

Plusieurs mythes, pratiques et croyances révèlent cette vision du langage chez les primitifs. Frazer (the Golden Bough, 1911-1915) constate que dans plusieurs tribus primitives le nom, par exemple, considéré comme une réalité et non pas comme une convention artificielle, "peut servir d’intermédiaire — aussi bien que les cheveux, les ongles ou toute autre partie de la personne physique — pour faire agir la magie sur cette personne". Pour l’Indien d’Amérique du Nord, d’après ce même auteur, son nom n’est pas une étiquette, mais une partie distincte de son corps, comme l’œil, la dent, etc., et par conséquent un mauvais traitement de son nom le blessera comme une blessure physique. Pour sauvegarder le nom, on le fait entrer dans un système d’interdictions, ou de tabous.

Auteur: Kristeva Julia

Info: Le langage, cet inconnu, pp. 56-57

[ réalité encodée ] [ vocable dagyde ] [ premier degré performatif ] [ philologie diachronique ] [ codage du réel ]

   
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inséré par miguel

— Ψ ⇒ B ⇒ Φ · Le sol parle avant le langage.

recherche extrême

Si le déni du signifiant chez le dépressif rappelle le mécanisme de la perversion, deux remarques s’imposent.

D’abord, dans la dépression, le déni est d’une puissance supérieure à celle du déni pervers, qui atteint l’identité subjective elle-même et non seulement l’identité sexuelle mise en cause par l’inversion (homosexualité) ou la perversion (fétichisme, exhibitionnisme, etc.). Le déni annihile jusqu’aux introjections du dépressif et lui laisse le sentiment d’être sans valeur, "vide". En se dépréciant et en se détruisant, il consume toute possibilité d’objet, ce qui est aussi un moyen détourné de le préserver... ailleurs, intouchable. Les seules traces d’objectalité que conserve le dépressif sont les affects. [...] Aussi l’affect dépressif – et sa verbalisation dans les cures, mais aussi dans les œuvres d’art – est-il la panoplie perverse du dépressif, sa source de plaisir ambiguë qui comble le vide et évince la mort, préservant le sujet aussi bien du suicide que de l’accès psychotique.

Parallèlement, les diverses perversions apparaissent, dans cette optique, comme l’autre face du déni dépressif. [...] Ces actes et relations avec des objets partiels préservent le sujet et son objet d’une destruction totale et procurent, avec l’homéostase narcissique, une vitalité qui contrecarre Thanatos. La dépression est ainsi mise entre parenthèses, mais au prix d’une dépendance souvent vécue comme atroce vis-à-vis du théâtre pervers où se déploient les objets et les relations omnipotentes qui évitent l’affrontement à la castration et font écran à la douleur de la séparation pré-œdipienne. La faiblesse du fantasme qui est évincé par le passage à l’acte témoigne de la permanence du déni du signifiant au niveau du fonctionnement mental dans les perversions. Ce trait rejoint l’inconsistance du symbolique vécue par le dépressif ainsi que l’excitation maniaque par des actes qui ne deviennent effrénés qu’à condition d’être considérés insignifiants.

[...] Le déni dépressif [...] atteint jusqu’aux possibilités de représentation d’une cohérence narcissique et prive, par conséquent, le sujet de sa jubilation auto-érotique, de son "assomption jubilatoire". Seule demeure alors la domination masochique des replis narcissiques par un surmoi sans médiation qui condamne l’affect à rester sans objet, fût-il partiel, et à ne se représenter à la conscience que comme veuf, endeuillé, douloureux. Cette douleur affective, résultante du déni, est un sens sans signification, mais elle est utilisée comme écran contre la mort. Lorsque cet écran cède aussi, il ne reste comme seul enchaînement ou acte possible que l’acte de rupture, de dés-enchaînement, imposant le non-sens de la mort : défi pour les autres ainsi retrouvés au titre de rejetés, ou bien consolidation narcissique du sujet qui se fait reconnaître, par un passage à l’acte fatal, comme ayant toujours été hors du pacte symbolique parental, c’est-à-dire là où le déni (parental ou le sien propre) l’avait bloqué.

Auteur: Kristeva Julia

Info: Dans "Soleil noir", éditions Gallimard, 1987, pages 60-61

[ conjonction impossible ] [ absurde ] [ suicide ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ↔ B ↔ Φ · Ne célébrez pas la complexité avant d'avoir compris la disponibilité.

catholicisme libéral

De tous les hommes qui devaient trahir la Vérité, celui qui fut l’abbé de Lamennais est certainement le plus aveugle et le plus coupable. Sans doute, la Vérité fait immensément pour tous les hommes, quand ils vont à elle et qu’ils la choisissent. Elle leur donne une force qui élève la leur à sa plus haute puissance. Elle ajoute son être à leur être ; mais pour l’abbé de Lamennais, je ne crains pas de le dire, elle avait tout fait, même ses facultés. Des hommes qui ne connaissent rien à la profondeur de l’Église romaine ont regardé comme une faute politique de n’avoir pas enchaîné au trône pontifical, par les liens d’une grande dignité, l’ambition d’un prêtre dont l’orgueil fut enivré par la Gloire. Des voix accoutumées à blasphémer ou à nier Dieu ont dit son Église ingrate ou imprévoyante. Cela devait être. Et cependant l’Église, qu’on accuse, avait plus fait pour l’abbé de Lamennais que si elle lui eût ceint le front d’un bandeau de pourpre ; car, indépendamment de cette gloire à laquelle, plus que personne, elle a contribué, elle lui avait éclairé la tête de sa vaste et lumineuse doctrine. Elle avait créé son génie. Comme on ne prend bien la mesure des hommes que quand ils sont renversés, et que l’ombre et le corps ne s’ajustent exactement que par terre, Lamennais tombé maintenant dans des doctrines de néant, comme Lucifer dans les ténèbres, nous fait mieux juger du Lamennais debout, dans la clarté vive de sa foi. L’Esquisse d’une philosophie, placée en regard de l’Indifférence en matière de Religion ; les Paroles d’un Croyant, pastiche impie de la Parole qui ne s’imite pas, ou des livres comme le Passé et l’Avenir du Peuple, l’Esclavage moderne, etc., comparés au Progrès de la Révolution, sont des attestations suffisantes de la force individuelle de cet esprit et de la force qu’il tenait de la vérité impersonnelle. C’est à confondre d’étonnement et à pénétrer d’une terreur salutaire. Non seulement, dans l’Esquisse, dans les Paroles d’un Croyant, dans le Passé et l’Avenir du Peuple, etc., le fond des choses s’est rapetissé, la pensée a souffert dans ce qu’elle a de plus intime ; mais ce qui reste parfois aux intelligences égarées, aux grands coupables de l’esprit, — car l’esprit a ses scélérats comme la conscience, — l’Art lui-même a fléchi ; la forme s’est altérée, la Rose divine s’est effeuillée, et tout Lamennais a péri. Littérairement, je n’ai point à prouver cet effacement d’un grand talent devenu vulgaire. Beaucoup d’esprits, parmi ceux qui n’ont ni les anciennes croyances que l’abbé de Lamennais a abandonnées, ni l’horreur des nouvelles qu’il a embrassées, ont remarqué cet affaissement d’une haute intelligence, au double point de vue de la pensée philosophique et de l’art d’écrire.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 95-96

[ critique ] [ élévation intellectuelle ] [ chute ] [ involution ] [ trahison ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ → B → Φ · L'hydrogène précède tout : non comme substance, mais comme capacité de passage.

écrivain-sur-écrivain

Mais j’abandonnerai ces rapprochements et ces contrastes, et je prendrai Chateaubriand tel qu’il apparut à l’Europe, au commencement du dix-neuvième siècle, le Génie du Christianisme à la main. Le mot n’est pas trop fort ; dans les circonstances où se trouvaient la France et l’Europe, c’était presque une apparition que la publication de ce livre. Ce fut comme quelque chose de surnaturel et d’astral. Le Génie du Christianisme n’était pas cependant une de ces manifestations de la pensée qu’on regarde comme les monuments qu’elle laisse derrière elle dans son court passage ici-bas. Ce n’était point une théodicée chrétienne (le plus beau livre qui soit à faire, après l’épuisement de toutes les opinions philosophiques) démontrée par une de ces intelligences qui possèdent l’omnipotence de l’abstraction et donnent à la Foi, cette faculté divine, qui, comme Dieu, ne se défend pas contre les négations de l’homme, la redoutable puissance de la Raison. C’était tout simplement une apologie, mais l’apologie détaillée et grandiose d’une religion qui répond à toutes les facultés de l’être humain. Elle était écrite d’ailleurs avec un éclat d’imagination, qui parut merveilleux après la didactique, raisonneuse et sèche époque qui venait de se fermer. Je n’ai point à risquer ici la moindre appréciation littéraire ; mais mon sujet m’oblige à remarquer qu’en publiant son Génie, Chateaubriand, qui avait définitivement rompu avec les faux enfantillages de l’Essai sur les Révolutions, avait eu l’instinct des circonstances et prévu le rétablissement d’un ordre de choses qui échoua par les raisons les plus profondes, mais qui ne se refera jamais, quand il aura été troublé, qu’à l’aide des idées religieuses. Chrétien, c’est-à-dire catholique, car il n’y a pas deux manières d’être chrétien, Chateaubriand bénéficia immédiatement de la vérité qu’il proclamait à la face d’une société fatiguée de guillotine et de Néant, ces deux aboutissants de la philosophie. Les Considérations sur la France du grand de Maistre avaient frappé les penseurs, les hommes d’État, les esprits qui comprennent avant les autres le sous-entendu des choses humaines que l’Événement dit tout haut plus tard ; mais le Génie du Christianisme saisit généralement toutes les classes d’esprits et même les femmes. C’était suprêmement un livre du passé, que cette glorification de dix-huit siècles de christianisme. L’auteur y rendait un hommage sans réserve aux institutions, aux systèmes, aux gouvernements que le christianisme avait produits. Il n’accusait pas ces gouvernements d’avoir vieilli, de n’être plus bons pour les générations présentes ; il disait, au contraire, que si les sociétés politiques pouvaient se reconstituer après avoir été brisées comme elles l’avaient été, ce devait être en revenant aux principes qui ne changent point, en prenant pour types des reconstructions sociales les impérissables modèles qu’on avait essayé de détruire. Mais par cela même qu’il était du passé, le Génie du Christianisme était suprêmement aussi un livre d’avenir. N’y était-il pas nettement établi à vingt endroits, que, hors la vérité, l’impérieuse vérité chrétienne, il n’y avait plus que ténèbres dans l’intelligence, corruption ou barbarie dans les mœurs ?

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 81-82

[ réception critique ] [ contexte ] [ éloge ] [ structurant ] [ succès ]

   
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inséré par Coli Masson

— Ψ → B → Φ · Le sol parle avant le langage.

modernité

À l’heure qu’il est, malgré les grands mouvements de cerveau qu’on se donne, il n’y a encore que du Cartésianisme en Europe. Les plus habiles d’entre les raisonneurs de métaphysique ont brodé sur un canevas plus fort que leur fil et qu’il a souvent rompu ; mais le canevas est toujours visible sous les arabesques dont il a été surchargé. Qu’on ne s’y trompe pas ! ils n’ont fait que cela. Pour qui est au courant de ce qu’on appelle les Idées ; pour qui leur a quelque peu fouillé les entrailles, curieux de connaître le travail interne et secret de ces pontes et de ces couvées monstrueuses d’Erreurs, écloses aujourd’hui parmi les peuples, il est aisé de reconnaître le germe du Cartésianisme au fond de tous les systèmes, quel que soit leur nom. Il circule, en effet, aussi bien dans l’idéalisme de Fichte que dans celui de Berkeley ; — dans le transcendantalisme de Kant que dans le panthéisme d’Hegel ou le mysticonaturalisme de Schelling. Depuis que la conception première de Dieu s’est retirée de la préoccupation humaine, dans les problèmes de la Philosophie, la méthode de Descartes (et toute philosophie n’est qu’une méthode) a donc dominé plus ou moins les esprits les plus divers, excepté Spinoza peut-être, ce vieux solitaire de la Pensée, horriblement original, lequel eut son erreur à lui seul. Je n’hésite donc pas à le dire, Descartes a fait, en définitive, plus de mal avec son principe de psychologie, que Bacon lui-même avec son expérimentalisme grossier. Ce dernier a produit, il est vrai, le matérialisme, c’est-à-dire la philosophie de la digestion et du fumier ; mais le premier a produit le panthéisme, qui réunit dans une seule doctrine toutes les erreurs, autrefois séparées, sur l’esprit et sur la matière : effroyable concentration, miroir ardent qui brûlera le monde ! Quand les philosophes des temps présents glorifient Descartes, ils savent bien ce qu’ils font et de quoi ils le remercient. Ne lui doivent-ils pas tout ce qu’ils sont et ce que les peuples qu’ils endoctrinent vont incessamment devenir ?

Car toute philosophie passe dans les faits. La spéculation la plus escarpée a les pieds dans la pratique de la vie et les principes mènent les hommes, et les plus brutes d’entre eux, la chaîne de la logique au cou. La notion de Dieu ôtée de la philosophie, elle était également ôtée de la Législation, de la Politique et des Mœurs. D’un autre côté, la notion de l’homme, introduite dans la philosophie générale, donnait pour résultante d’autres Codes, d’autres Institutions, une autre Morale, et la société était changée de fond en comble. Ceci n’a pas eu lieu, — on le sait bien, — brusquement, à tel jour et à telle heure, mais par transitions douces d’abord, puis par précipitations impétueuses. Nous sommes arrivés au plus raide de la pente, au temps des précipitations. Par un travail dont je n’ai pas à rendre compte, la société européenne s’est moulée, depuis trois siècles et demi, sur le seul concept de l’homme.

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 34-35

[ déclinaisons ] [ variations ] [ critique ] [ inversion ] [ institutions ] [ conséquences ]

   
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hindouisme

[…] [le déroulement cyclique de la manifestation dans la tradition hindoue] comprendrait deux phases ou aspects essentiels, le pravrittî-mârga et le nivrittî-mârga. La première phase est celle où l’esprit absolu connaît la détermination, la finitude, se relie à des formes et à des délimitations […], celles qui sont visibles dans toutes les choses et tous les êtres qui nous entourent. Ce processus se développe jusqu’à une certaine limite, après quoi la direction s’inverse, cédant la place à la seconde phase, le nivrittî-mârga, au sens d’un retour, d’un rejet de tout ce qui est fini, formé et manifesté, d’une rupture du rapport d’identification de l’esprit avec la manifestation, rapport propre à la phase antérieure.

Brahmâ et Vishnou, entendus l’un comme le dieu qui crée, l’autre comme le dieu qui conserve, dominent durant le pravrittî-mârga, mais c’est Çiva qui règne sur le nivrittî-mârga. Sur le plan des orientations, des vocations profondes et des attitudes, la "Voie de la Main Droite" (dakshinâcâra) se rattache à la première phase, la "Voie de la Main Gauche" (vâmâcâra) à la seconde. A l’aspect créateur, positif et conservateur de la manifestation, correspondent des lois, des normes et des cultes bien précis ; l’éthique qui s’y rapporte est celle de la fidélité à sa nature propre (svâdharma) dans le cadre de la tradition. Dans la seconde phase, c’est la voie opposée qui s’exprime : le détachement, le rejet de tout cela. Pour parvenir à ce détachement, deux solutions sont proposées : ascétique l’une, destructrice et dissolvante l’autre. C’est celle-ci qui caractérise le vâmâcâra, la "Voie de la Main Gauche" au sens propre, liée aussi aux pratiques tantriques de ce qui est appelé le "rituel secret" (pancatattva, littéralement les "cinq éléments"), la direction ascétique étant représentée, de façon éminente, par le Laya-Yoga, ou Yoga des dissolutions. Le terme vâma ("gauche", d’où vâmâcâra) est aussi interprété dans certains textes dans le sens de "contraire" : il faut entendre là l’opposition à tout ce qui est propre au pravrittî-mârga, aux aspects créateurs et conservateurs de la manifestation et, subséquemment, une attitude, non seulement de détachement, mais de mépris pour toute loi et norme, l’éthique de l’antinomisme ou, mieux, de l’anomie chez celui qui se place sous le signe du nivrittî-mârga. Techniquement, "la méthode indiquée par les maîtres [de cette voie] consiste à utiliser les forces de pravrittî [les forces de la phase positive et contraignante de la manifestation] de façon à les rendre autodissolvantes". Le siddha, l’adepte de cette voie, ne connaît pas de lois, il est appelé svecchâcârî, "celui qui peut faire tout ce qu’il veut".

Une autre interprétation admise de vâma, gauche, est "femme" : ce qui renvoie en particulier au rôle que peuvent jouer l’usage de la femme et l’ivresse (le Pancatattva tantrique implique, outre l’usage de la femme, celui de boissons enivrantes) dans la "Voie de la Main Gauche". […]

Les deux voies doivent cependant être considérées comme deux méthodes différentes pour parvenir au même but. Il s’agit seulement d’établir cas par cas laquelle des deux voies convient aux inclinations et à la nature propre de chacun. A ce sujet, Woodroffe a justement observé qu’au lieu de dire "c’est mal", chacun devrait dire "ce qui ne m’est pas adapté" et au lieu de dire "c’est bien", "ce qui m’est adapté" ; chose qui correspond à la maxime antique : non licet omnibus Citheram adire.

Auteur: Evola Julius

Info: Métaphysique du sexe, traduit de l’italien par Philippe Baillet, éditions L'âge d'homme, Lausanne, 2005, pages 151-152

[ définition ] [ signification ] [ construction-destruction ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ⇒ B ⇒ Φ · Le sol parle avant le langage.

écrivain-sur-écrivain

Car c’est là le trait caractéristique de cette figure si moderne de Chateaubriand, dont le monde moderne s’est épris par amour de soi-même, parce qu’il y reconnaissait ses contradictions et ses orages, ses manières de sentir et ses manières de penser. Tour à tour, — on vient de le voir, — Chateaubriand a invoqué le passé et l’a foulé aux pieds, comme il a glorifié l’avenir et l’a maudit. À la première vue, on dirait qu’il a voulu être en mesure avec toutes les idées et sauver sa gloire des blessures du Temps sur tous les pavés. Mais, à la seconde, quand on l’a étudié, une telle idée s’efface bientôt. Il n’avait pas cette profondeur. La combinaison et la suite qu’elle suppose dans le caractère étaient impossibles à cet esprit changeant, contrasté, en perpétuelle opposition avec lui-même. S’il eut bien la coquetterie de sa gloire, il n’en eut point l’entente gênante et coûteuse. Homme de son temps (hélas ! c’est presque une injure), il n’était capable d’aucun cruel sacrifice, même à lui. Le soin qu’il eût pris aujourd’hui de sa gloire, il l’eût lassement, nonchalamment abandonné le lendemain. Jeune, il avait la fatigue de la vie : il écrivait René ; vieux, il traçait ses funéraires Mémoires d’Outre-Tombe avec le néant de tout dans le cœur. C’était sans plan, sans idée arrêtée qu’il allait et revenait du passé à l’avenir et de l’avenir au passé. Il se berçait au tangage de ce siècle qui s’en va échouer sur on ne sait quels écueils. Comme son époque, il était naturellement contradictoire, anarchique, même quand il voulait ne pas l’être, entraîné par son sentiment et remporté par sa raison, écartelé à ces deux infinis, comme disait Lamennais, un Écartelé du même genre, mais dont les membres rompus sont à présent dispersés et traînent par les chemins, méconnaissables et immondes, sur toutes les claies du mépris ! Certes, Chateaubriand fut moins coupable. Il n’a, du moins, rien apostasié. Si l’on rencontre dans ses ouvrages des idées contraires, s’il a fait de ses œuvres une espèce de musée d’armes pour toutes les causes, c’est que dans sa tête, tourbillon vivant, comme dans son époque, les idées s’entrechoquaient à grand bruit. Je ne sache qu’une chose sur laquelle il n’ait pas varié : c’est son opinion sur les Monarchies constitutionnelles. Il avait pris racine en cette erreur, mère de toutes ses fautes, car l’Erreur est essentiellement prolifique. Terrible Mégère de l’esprit qu’elle épouse, elle l’asservit par ses enfants ! Comme ses contemporains, plus développé par l’imagination que par la volonté, Chateaubriand était dupe de la forme des choses. Il fut souvent trahi par les plus belles phrases qu’il ait écrites, comme Napoléon par ses maréchaux. Au fond, rhéteur, s’il a bien parlé des rhéteurs, c’est qu’il a pu les étudier comme Massillon étudiait, sur le sien, les tendresses du cœur de la femme. Je l’ai dit au commencement de cette Étude, la gloire de cet homme ira diminuant. Ce que les années, ces Vanneuses des divers mérites des hommes, pourront tirer de sa mémoire ne sera guère ce qu’on croit, et ce qui, de son temps, le fit admirer. Sur ces sophismes anéantis, sur les contradictions détruites, la Postérité, qui aura vu la prophétie réalisée, saluera le Prophète et oubliera le rhéteur passionné d’un temps accompli. Alors Chateaubriand aura sa véritable place aux yeux de ce monde qui n’aime pas ceux qui le devinent, mais qui les respecte, tout en leur cachant son respect, par haine d’eux, jusque sous le nom qu’il leur donne, quand il les appelle — comme aujourd’hui, — des Prophètes du passé !

Auteur: Barbey d'Aurevilly Jules

Info: Les prophètes du passé, éditions La onzième heure, 2025, pages 92-94

[ critique ] [ paradoxal ] [ contemporain ] [ hésitant ] [ réception posthume ]

   

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inséré par Coli Masson

— Ψ ← B ← Φ · Le seuil n'est plus un nombre : c'est une dérivée.

racisme

J’étais un peu la petite sœur de Boris Vian, qui était très protecteur avec moi. Or, la première fois où Miles Davis est venu à Paris, c’était à Pleyel. Comme il n’y avait pas de place dans la salle – de toute façon je n’avais pas de quoi me payer une place –, j’avais été amenée en coulisse par la femme de Boris, Michèle. Et j’ai vu Miles de profil : c’était absolument un Giacometti. Avec un visage d’une grande beauté. Je ne parle même pas du génie de l’homme : pour en prendre conscience, il ne fallait pas être grand clerc ni spécialiste de jazz. Entre l’homme, l’instrument et le son, il y avait une harmonie tellement rare ! A ce degré d’esthétisme, c’est assez bouleversant… Il était en soi un spectacle, pourtant habillé très classiquement, pas comme il s’est habillé plus tard, de manière “exotique”, et superbe, qui lui allait fort bien.

J’ai donc rencontré cet homme, qui était fort jeune [23 ans, NDR], et moi aussi [22 ans], puis nous sommes allés dîner tous ensemble, avec un tout un tas de gens que je ne connaissais pas. Et voilà. Je n’étais pas très anglophone, il ne parlait pas français. Je ne sais pas comment nous nous sommes débrouillés. Le miracle de l’amour !

Je me souviens, oui, de cette émission avec Jean-Pierre Foucault [en 1990, NDR]. J’avais été ahurie de voir cet archange sombre, qui descendait de son avion, jouant Les feuilles mortes et qui est venu s’asseoir à côté de moi, fou de rage : “Quelle bande connards ! Ils n’ont même pas branché le micro !” Mais quand Foucault l’a très gentiment remercié, lui demandant pourquoi il avait accepté de venir, il a grogné : “Parce que je suis amoureux de Juliette”, précissant qu’en l’absence de micro il n’avait joué que pour son ancienne dulcinée… Tout comme j’avais eu le privilège de l’entendre, chez lui, et même une fois dans son bain, jouer la musique de son “petit chéri” : Bach.

Associer mon chant à sa trompette ? Je ne suis pas folle – ou plutôt si : je suis folle mais j’ai le sens de l’humour. Pourquoi essayer de faire mal, ou moins, bien, ce que d’autres font si bien ? Si Miles savait que j’étais chanteuse ? Il ne m’a jamais écoutée, sinon beaucoup plus tard à New York, au Waldorf Astoria. Avant, pour lui, j’étais moi, je m’appelais Juliette Gréco, j’avais une tronche bizarre, et c’est moi qu’il a aimée, ce qui est plutôt réjouissant.

Sartre avait dit à Miles : “Pourquoi n’épousez-vous pas Gréco ? – Parce que je l’aime trop pour la rendre malheureuse.” A ce moment là, ce n’était pas une question d’infidélité ou de donjuanisme, c’était une question de couleur : s’il m’avait emmenée avec lui en Amérique, j’aurais été une “pute à nègre”… Au Waldorf, où j’avais une suite très convenable, je l’avais invité à dîner. Il est venu avec John Lewis, et j’avais commandé le repas. La tête du maître d’hôtel quand il est entré : indescriptible ! Au bout de deux heures, on nous a quasiment jeté les plats… Miles m’a rappelé, à quatre heures du matin, dans un état… “Je ne veux plus jamais te voir ici… Dans ce pays une telle relation est impossible.” J’ai soudain pris conscience que j’avais commis une erreur, par rapport à quelque chose d’inhumain, d’irrespectueux, d’où un sentiment étrange, d’humiliation, que je n’oublierai jamais. Là, sa couleur m’est apparue avec une extrême violence, alors qu’à Paris je ne m’étais même pas aperçu qu’il était noir !

Entre Miles et moi ce fut une superbe histoire d’amour, comme j’en souhaite à plein de gens. Nous ne nous sommes jamais perdus au cours de notre vie. Au gré des tournées, il me laissait des petits mots dans les pays d’Europe où j’allais passer : “J’étais là, vous n’y étiez pas.” Il est venu me voir à la maison quelques mois avant sa mort. Il était assis dans le salon. J’ai alors entendu son rire… démoniaque ! Je lui en ai demandé la raison : “Dans n’importe quelle endroit au monde, m’a-t-il répondu, cette femme de dos, je saurai que c’est toi.”

Auteur: Gréco Juliette

Info: Interview de Philippe Carles, Extrait de Jazz Magazine n° 570, mai 2006.

   

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